Lerith
Il y a 3 mois et 1 semaine
Quatre pour un mariage, et l'apocalypse
Partie 1 : dernier verre avant la fin du monde
Comme toujours, levée aux aurores après une courte nuit d'un sommeil dul'zarist, Noah avait attendu le lever du jour en salle d'entraînement et salué Marek occupé dès le petit déjeuner avant de quitter le Manoir Ravenhood pour prendre le sien chez ses amis. Il existe de nombreuses façons d'annoncer à vos équipiers que l'un d'entre vous a prévu de se marier dans trois jours alors que la fin du monde est proche, aucune ne lui semblait meilleure que les autres alors autant arracher le pansement. Eleven allait être bien trop occupée aujourd'hui pour le leur annoncer elle-même. Curieusement, elle n'avait pas trouvé Blacky dans son panier et suggéra qu'il avait dû retourner dormir chez le reste de l'équipe, chien de luxe.
En frappant à la porte, elle attendit quelques minutes avant qu'Ambrosia vienne lui ouvrir, tasse de café à la main.
"Noah ?
- J'apporte les brioches, une bonne et une mauvaise nouvelle. Je peux entrer ? Bonjour Stephan."
Leur chef d'équipe, frais comme une rose après deux heures de course matinale, entra derrière pour aller se changer et les rejoindre à la cuisine pour une collation commune.
"Donc, une bonne et une mauvaise nouvelle ?
- Oui, je commence par la bonne : Eleven va se marier dans trois jours.
- ... et la mauvaise ?
- ... Eleven va se marier dans trois jours..."
Sur ces mots, le front de Noah toucha la table. Trois jours, tout à faire et même avec Brenda qui allait tout organiser ce serait un tel marathon qu'elle risquait de mourir d'épuisement avant le début des festivités. Mais qu'à cela ne tienne, elle avait un devoir sacré de demoiselle d'honneur à remplir. Tout en visant la cafetière, elle leur fit le récit complet de la journée de la veille dont sa visite à Ebersbacher ainsi qu'à Legium Ramsès et les résultats fort peu concluants de son enquête préliminaire visant à anticiper tout nouvel imprévu d'ici à leur voyage vers Tol Rauko. Le mariage d'Eleven ne figurait pas sur sa liste, comme quoi on peut toujours se faire surprendre.
 | Avant de se pencher sur la tâche fastidieuse d'habiller Stephan pour le mariage passa en priorité mais juste avant ils se rendirent au bureau des Corbeaux du palais pour demander des nouvelles de l'affaire des inquisiteurs vaporisés devant l'ancienne planque de Samael. Les chances que de nouvelles informations soient arrivées depuis la veille étaient moindre mais dans le doute ils n'auraient plus le temps de poser la question ensuite. Après ce bref détour, et après avoir insisté auprès de Stephan qui avait eu pour première idée de se rendre à Archange par portail pour s'acheter une tenue de soirée, Noah parvint à le convaincre d'aller chez Oliver. Le meilleur tailleur de Du'Lucart serait selon elle plus que suffisant, et servait ainsi son patriotisme.
Oliver le accueillit avec courtoisie, plus encore lorsqu'il vit entrer l'héritière des Ravenhood qui lui avait déjà commandé pas moins de trois robes sur-mesure en un an. Autant dire que tandis que Stephan fut emmené à l'essayage, le duo féminin fut traité avec tous les égards des invités de marque, thé et petits gâteaux inclus tout en commentant les nombreuses tenues qu'enfila leur coéquipier.
"Quel style ? Quelle couleur ? Vous êtes grand il faudra peut être quelques retouches rapides mais je peux vous faire cela en quelques heures.
- Ah, euh... je me fie à l'experte. Mais j'aimerais du vert, c'est pour le mariage d'une amie qui apprécie cette couleur."
Noah échangea un regard avec Ambrosia, puis avec les employés d'Oliver avant de déclarer le plus platement du monde :
"Trouvez-lui quelque chose d'inspiration extrême-orientale, avec un col haut et une large ceinture vu son gabarie. Oh et il lui faudra une cape, la cérémonie se tient en extérieur."
Ni une ni deux, le personnel se mit à trottiner dans toutes les directions, apportant à Stephan plusieurs tuniques élégantes dans les tons verts. Il les essaya les unes après les autres jusqu'à se satisfaire de son choix et approuvé par le pouce levé de ses deux camarades.
"Et toi Ambro, j'imagine que tu ne veux rien ? |
- Pourquoi veux-tu que je dépense une seule pièce d'or dans ce que ma magie peut faire ? C'est surtout Noah qui me surprend, pas de nouvelle robe pour un tel évènement ?"
Alors qu'ils rentraient vers le Manoir Sigma, Noah sortit de la poche intérieure de sa veste le petit ticket qu'Ambrosia lui avait offert en guise de présent pour la Nuit de la Bénédiction.
"Oliver a beau être le meilleur couturier du Lucrécio, il n'aura jamais le temps de finir la robe d'Eleven et de me confectionner une robe neuve à temps pour le mariage. Et Eleven passe en priorité. Donc, j'ai l'intention de me servir de ceci lorsque nous serons arrivés chez vous."
Ambrosia sourit en coin, reconnaissant le fameux "bon pour une robe exceptionnelle" dont elle avait eu l'idée. Une fois la porte d'entrée fermée et les rideaux tirés, la magicienne fit craquer ses doigts et invoqua son golem créateur.
"Parfait, accroche-toi princesse on va te créer une œuvre d'art."
En moins de temps qu'il n'en faut pour le lire, le petit golem se mit en action, tissant à toute vitesse à partir de l'air ambiant pour réaliser la robe parfaite, plus parfaite que toutes les robes sur mesure que Noah eut jamais porté. Ambrosia elle-même se surprit d'une telle poussée d'inspiration et d'une réussite aussi parfaite. C'était comme lancer un dé 100 et obtenir le score maximal du premier coup. Le tissus étincelait comme si on avait arraché un morceau de ciel.
"Voilà ! conclut fièrement Ambrosia. Alors, verdict ?
- Suffisant pour ne pas faire d'ombre à la mariée, et assez exceptionnel pour le regard de l'homme le plus inaccessible du continent. Ambrosia, tu es la meilleure.
- Je sais, je sais... Minute. Le prince sera présent ?" |  |
Alors qu'Ambrosia commençait à se dire que d'un coup les efforts de Noah prenaient tout leur sens, on entendit une voix dans le hall d'entrée et des pas qui se dirigeaient vers le salon.
"Salut Ambro ! Je viens chercher ton fils j'ai proposé de l'emmener au musée aujourd'hui. Oh, tout le monde est là je vois."
Miasquier leva la patte à l'entrée du salon, tout sourire, avant de poser les yeux sur Noah en robe de soirée. Il siffla d'approbation.
"Mazette, wouh ! Mademoiselle Noah !
- Merci Miasquier. J'imagine que vous vous occupez de la musique au mariage ? Eleven m'a demandé de composer quelque chose il faudra que je vous transmette une partition.
- Tout juste ! Enfin je ne ferais pas que cela mais oui, comptez sur moi. Du coup, Ambrosius est là ?"
La magicienne acquiesça avant d'appeler son fils du bas des escaliers. L'adolescent aux cheveux blanc dévala les marches le sourire jusqu'aux oreilles, plus heureux de voir que sa mère était encore là que de sortir avec son ami.
"Tu es encore là ! En ce moment tu pars sans arrêt.
- Et je vais rester encore quelques jours, Eleven va se marier.
- Oh, chouette ! Je peux venir ?
- Évidemment que tu viens, je m'occuperais de ta tenue ce soir en même temps que la mienne. Profite bien de ta sortie au musée.
- J'ai hâte, Miasquier a dit qu'ils avaient une maquette du tout premier zeppelin construit par le prince. C'est vrai Noah ?"
La désignée hocha la tête, se rappelant brièvement de sa propre première visite au musée avec lord Kandras afin de mémoriser rapidement toutes les informations essentielles du Lucrécio. Elle ne vit pas tout de suite l'immense sourire de Miasquier qui tenait encore la porte ouverte.
"Oh d'ailleurs, j'ai entendu une chose intéressante de la part de dame Brenda ce matin. C'est vrai que le prince a demandé votre première danse, mademoiselle Noah ?"
 | Le silence soudain et les rougeurs de Noah le firent éclater de rire juste après un jeu de sourcils évocateur, le ménestrel se hâta de quitter la maison en plaisantant avec Ambrosius. Stephan et Ambrosia tournèrent tous les deux leurs regards vers Noah mais n'eurent pas le temps de faire un seul commentaire. Une détonation se fit entendre dans le jardin à l'arrière du manoir. Craignant une nouvelle catastrophe, le trio sortit en trombe, Noah un peu en retard le temps de remettre sa tenue habituelle. Quand cette dernière déboula dans le jardin enneigé en sortant ses cheveux du col de son manteau, comme les deux autres elle vit un portail obscur se former mais plus large que ceux que prenait Blacky habituellement. Prêts à massacrer le premier intrus qui en sortirait, ils clignèrent des yeux en voyant Blacky justement, sortir le premier, suivit d'un jeune homme d'une trentaine d'années tout aussi incrédule.
"Euh... bonjour."
Il regarda autour de lui, l'air de ne pas reconnaître les lieux. Blacky remuait la queue joyeusement entre eux, sautant dans la neige comme s'il était monté sur ressors. Il fallut quelques minutes d'échange sur la situation avant que Noah ne percute qu'il s'agissait du frère d'Eleven, pas le sylvain dont elle avait été la sœur dans sa vie antérieure, son véritable frère humain, né de leurs deux parents biologiques et dont elle n'avait pas eu de nouvelles depuis des années. Celui qu'elle avait vu dans une des visions aux confins des mondes. Il se présenta comme Conrad Zavaskia, bien qu'il n'utilise plus le nom de son père. Noah comprit que Blacky avait été envoyé par Brenda pour le ramener, afin qu'il fasse la connaissance de sa sœur et soit présent à son mariage. Ce serait, pour sur, le plus beau des cadeaux.
A l'exception près que le dénommé Conrad n'avait pas revu sa sœur depuis qu'elle était enfant, qu'il ne savait rien de sa vie et encaissa difficilement toutes les informations.
"Je me bats depuis des années afin d'essayer de faire tomber mon père et ses associés tout aussi douteux. Je pensais que ce serait mieux pour ma sœur si je la tenais loin de tout cela. Si j'avais su qu'elle traverserait tant d'épreuves... |
- Vous avez fait ce que vous pensiez le mieux pour vous deux. Elle ne vous en veut pas.
- Mais vous me dites qu'elle vit ici, donc elle s'est émancipée de notre père ? Et qu'elle travaille pour le prince du Lucrécio ?
- Oui, elle a une bonne situation, elle vit ici dans ce manoir, elle a des amis et un fiancé. Vous aurez largement le temps de vous retrouver mais pour l'heure nous allons devoir vous trouver un logement. Si Brenda veut lui faire la surprise, et vous que vous puissiez digérer tout cela... on devrait vous conduire directement chez elle. Par contre, je vais devoir informer mes supérieurs de votre présence et de la... façon... dont vous êtes entrés dans la capitale malgré vous."
Noah eut un regard en coin pour Blacky, pesant de l'interdiction sous-jacent à l'avenir d'ouvrir un portail dans la capitale où le prince avait ordonné de renforcer les défenses afin qu'il n'y ai plus d'intrusion à l'avenir. L'obscurias répondit par un regard de chien battu fort appuyé qui adoucit, hélas, sa maîtresse plus vite qu'elle ne l'aurait voulu. Mais Conrad, lui aussi, la fixait avec une question bien précise à l'esprit.
"Vos supérieurs... vous travaillez aussi pour le prince du Lucrécio ?"
Noah répondit du tac au tac, la réponse automatique qu'elle avait répété à moult occasions dans un mécanisme parfaitement huilé.
"En effet, je travaille au service des renseignements et de la diplomatie du palais.
- Alors... vous connaissez peut-être des personnes qui pourront m'aider ?"
Tous les trois se regardèrent sans comprendre, mais Conrad précisa aussitôt :
"Cela fait des années que je rassemble des informations, des preuves, tout ce qui pourra m'aider à faire tomber mon père. Il ne m'a jamais vraiment laissé tranquille mais depuis quelques temps il s'acharne sur moi avec encore plus de rancune. Je n'ai plus rien en dehors des vêtements que je porte et des informations que je possède. Peut-être connaîtriez-vous quelqu'un dans vos relations au palais... quelqu'un qui pourra mettre un terme à ses activités."
Ambrosia et Stephan tournèrent de concert leurs visages vers Noah qui laissa un sourire félin s'étirer sur ses lèvres, le genre de sourire qu'elle réservait aux entretiens professionnels quand elle sait qu'elle tient quelque chose de piquant.
"Oui, c'est bien possible que nous connaissions quelqu'un. Si cela vous conviens je propose de faire un détour par le palais avant de nous rendre chez Brenda."
Durant tout le trajet, Noah écouta avec bien plus d'attention le récit des aventures de Conrad. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais pris le temps de s'intéresser à la famille Zavaskia bien qu'Eleven lui avais vaguement raconté que son père trempait dans des affaires louches. Elle se doutait que si Eleven travaillait pour le Lucrécio, les corbeaux savaient et qu'elle n'avait pas de raison de poser plus de questions. Elle le pensait toujours, mais ce que Conrad avait à apporter pouvait s'avérer... utile, très utile.
"Vous pensez vraiment que vos supérieurs voudront m'aider, mademoiselle Ravenhood ?
- Il se trouve que mon service prend en charge ce genre d'affaires délicates qui concernent les relations extérieures."
Ambrosia leva les yeux au ciel, amusée par ce baratin bien travaillé tandis que Noah faisait enregistrer leur invité auprès de l'administration avant de demander "une plume noire". Elle le guida ensuite vers l'aile des Corbeaux où il put s'entretenir avec un suppléant de lord Bergvist directement dans les bureaux. Ce dernier sembla particulièrement intéressé par les informations et preuves fournies, il assura devant le groupe qu'un dossier serait ouvert dans les plus brefs délais et pourraient intéresser les "hautes instances" du palais. Noah pouvait quitter le bureau avec le sentiment d'une journée productive, ce qui compensait avec le vide du matin. Et c'est lorsqu'ils se retrouvèrent dans la couloir, prêts à repartir, qu'il apparut et dans le champ de vision de Conrad qui demanda à voix basse : "Qui est-ce ?"
Le prince Lucanor avançait dans leur direction, calme, accompagné de Daaku. Le groupe s'aligna contre le mur et tous s'inclinèrent tandis que Stephan répondait à Conrad sur le même ton :
"Je pense que vous avez deviné."
Il aurait pu passer sans rien dire et incliner simplement la tête mais il s'arrêta sur un "bonjour" impassible. Son regard se posa sur Conrad, un silence qui se passait de toute question puisque Stephan s'empressa de présenter le nouveau venu, comment et quand il était arrivé et enfin les raisons de sa présence à la fois au Lucrécio et à la sortie du bureau des Corbeaux. |  |
Pendant tout ce temps, Noah resta silencieuse. Pour cause : Daaku venait de s'approcher d'elle, poussant de son museau sous sa main pour réclamer des caresses. Ici, en plein milieu du couloir. Gênée, Noah répondit à la demande silencieuse en caressant d'une main la tête de la panthère, tâchant de garder un visage imperturbable et de se faire la plus discrète possible. C'était sans compter sur l'ouïe sélective de sa meilleure amie qui capta les ronronnement du félin et offrit un sourire entendu.
"Bienvenue au Lucrécio, monsieur Zavaskia."
Le prince reprit sa route comme si de rien était après avoir obtenu ses réponses, Daaku sur ses talons. Noah souffla, le frère d'Eleven cligna des yeux plusieurs fois et les suivit à l'extérieur du palais. Impressionné par le charisme de sa majesté, il leur posa plusieurs questions à son sujet mais n'obtint que de vagues réponses et quelques sourires amusés du duo Stephan/Ambrosia accompagnant leurs taquineries habituelles sur le
"Noah le fréquente UN PEU plus que nous, elle devrait pouvoir vous répondre".
"Traîtres..." songeait-elle, avec affection.
Ils se séparèrent un moment après cela. Noah rentra chez elle une petite heure pendant que Stephan et Ambrosia accompagnaient Conrad chez Brenda. Elle ne voulait pas le montrer mais elle commençait à s'interroger sur le silence de son père. Elle n'en était pas encore au stade où elle s'inquiétait mais cela faisait maintenant une semaine qu'il était partit pour Archange et elle n'avait toujours aucune nouvelle alors qu'il avait lui-même annoncé qu'il lui écrirait à son arrivée.
"Peut-être est-il juste trop occupé à roucouler avec sa nouvelle épouse" tentait-elle de se rassurer en parlant à voix haute. Elle s'adressait en fait à Edward, son coffre magique hélas toujours inerte depuis la dernière apparition des filaments rouges. Il commençait même à rouiller un peu comme si le temps le rattrapait. Mais Noah n'eut guère plus de temps pour s'inquiéter ou se morfondre, ce n'était ni le jour ni le sujet. Elle avait prévu de passer la soirée avec Stephan et Ambrosia, la "dernière soirée" avant l'apocalypse. L'apocalypse étant ici une analogie du mariage à venir comme pour conjurer le sort qui les menaçait tous au-delà de l'évènement. Mais ce jour leur réservait encore quelques surprises en la personne de Miasquier, de retour du musée avec Ambrosius.
 | "On est passés par chez Brenda en rentrant, vous voulez bien y retourner avec nous ? je crois que votre invité ne va pas très bien."
Inquiets, le trio se rendit à nouveau chez Brenda accompagnés de Miasquier et Ambrosius. L'excentrique rouquine les accueillit, non pas avec son expression enjouée habituelle mais avec une mine soucieuse, presque blême quand elle leur expliqua la situation :
"Nous avons pris le temps de parler de la situation. Je lui ai expliqué ce que vous faisiez tous -bien sur sans entrer dans les détails et le secret de votre fonction- et je lui ai parlé de Samael, des créatures surnaturelles et bien entendu des nephilims afin qu'il comprenne la nature de sa jeune soeur. Au début tout allait bien mais quand j'ai abordé le sujet de son autre frère, il a commencé à déchanter. Cela ajouté à son absence de la vie d'Eleven je crois... qu'il se sent indésirable, inutile... remplacé."
En passant la tête par la porte du salon, ils virent Conrad assis sur un canapé, la tête dans les mains, déboussolé et les larmes aux yeux. La confusion était palpable mais le désespoir commençait à se répandre. Noah fronça les sourcils. Face au silence contris de ses camarades elle hésita un moment, soupira puis déclara à leur attention :
"Que ce soit clair. Ce à quoi vous allez assister ne s'est jamais produit. Pour lui comme sa sœur, je nierais tout même sous la torture."
Et sans attendre de réponse, elle pénétra dans le salon d'un air décidé pour aller s'asseoir sur la table basse, en face de Conrad. Elle posa sa main sur son épaule et se mit à parler d'une voix calme, presque douce.
"Je vais vous raconter une histoire..."
Conrad leva les yeux vers elle, perdus et désemparé. Il écouta.
"C'est l'histoire d'une jeune femme qui vous ressemble un peu. Elle avait un frère jumeau. Tous les deux ont été arrachés à leur famille, puis ils ont été arrachés l'un à l'autre, torturés et endoctrinés. Quand, de nombreuses années plus tard, elle se souvint de lui elle apprit qu'il était mort très jeune, seul, terrifié. Elle n'a pas pu être là pour lui alors que de son côté elle a eu la chance de survivre et d'être sauvée." |
Elle marque une pause, assez longtemps pour que Conrad respire, captivé par son récit comme s'il y trouvait un écho. Elle reprit, tout aussi lentement.
"J'ai une famille, même si au départ ce n'était pas sensé l'être. Un foyer, des amis, un pays et un dirigeant qui donnent un sens à ma vie. Mais je n'oublierais jamais... que je n'ai pas été là pour lui quand il avait besoin de moi. Alors je vous comprends."
Elle le sentit au bord des larmes, mais plus réceptif que jamais. C'était le bon moment.
"Il y a pourtant une différence importante entre vous et moi. Eleven est encore en vie, et elle vous a cherché. Elle voulait vous retrouver, vous rencontrer. Vous pourriez vous morfondre des jours, une vie entière sur vos remords et l'idée qu'un autre frère est entré dans sa vie tandis que votre père vous séparait l'un de l'autre. Ou bien vous pouvez faire partie de sa vie à nouveau, vous construire ensemble une nouvelle famille et qui sait ? Vous y gagnerez peut-être un frère vous aussi."
Elle entendit sa respiration se suspendre comme s'il retenait un sanglot. Quelque chose venait de céder à lui mais il affichait un regard soulagé. Il lui faudrait du temps mais il irait mieux elle en était certaine. Alors elle hocha la tête et se leva.
Pendant ce temps, à la porte du grand salon, les autres n'en avaient pas loupé une miette et Brenda irradiait de lumière, le regard brillant. Tandis que Noah et Conrad discutaient elle se mit à couiner, au bord des larmes :
"Elle le fait, elle l'a faiiiiit !
- Quoi donc, Brenda ? Demanda Ambrosia.
- Je le sens, elle est en phase avec ma maîtresse Gabriel...!"
Ambrosia allait demander des précisions mais elle sentit la main d'Ambrosius serrer le tissus de sa robe. Le garçon tremblait un peu lui aussi, ému mais pas seulement. Quelque chose le perturbait. A son tour il demanda :
"Dis, maman... le père d'Eleven et Conrad il leur a fait du mal. C'est quelqu'un de mauvais.
- Oui. Mais il ne pourra plus jamais leur faire de mal.
- ... Et le miens de père, il peut encore ?"
La magicienne se mordit la lèvre inférieure, cherchant une réponse juste mais appropriée.
"Lui comme moi n'avions pas prévu que ma magie te donnerait la vie. Mais même s'il voulait se servir de toi tu es affranchis de son influence à présent. Ta famille, tu l'as ici avec nous tous.
- Tu crois que j'aurais un petit frère ou une petite sœur un jour ?"
Ambrosia manqua de s'étouffer.
"Je ne vais pas te mentir, ce n'est pas au programme pour le moment ! Mais, euh... un jour peut-être ? On ne sait pas de quoi demain est fait après tout. Déjà on va tâcher de trouver qui appeler papa dans l'histoire.
- Et Stephan, je peux l'avoir comme papa ?"
Question gênante à nouveau, Ambrosia se contenta d'acquiescer pour botter en touche. Après tout, Stephan s'occupait déjà d'Ambrosius comme un père le ferait, si cela pouvait faire du bien au garçon de le voir comme tel ce ne serait pas un mauvais exemple à suivre. Mieux vaut lui qu'un autre. Ce dernier vint d'ailleurs prendre la main d'Ambrosius, proposant de l'emmener faire un tour avec Miasquier pour lui changer les idées ce qu'elle accepta sachant parfaitement où il comptait l'emmener : l'Anguille Ecarlate.
"Celui qui se rapproche le plus d'un père pour Ambrosius veut lui remonter le moral en l'emmenant dans un bar de créatures surnaturelles... et avec ma bénédiction en plus. Quel genre de mère suis-je donc ?" |  |
Elle n'en perdit cependant pas son sourire en voyant Noah revenir vers elle, le visage impassible. Brenda était à deux doigts de la prendre dans ses bras. Elle avait déjà ruiné son mouchoir à force de verser d'énormes larmes.
"Ce que vous avez fait, Noah, est extraordinaire...!
- Oui je sais, remerciez Jedah et les dons qu'il m'a offert pour persuader autrui."
La jeune Ravenhood enfila son manteau sans faire attention au regard dépité de la dragonne sous forme humaine. Quelque part dans les confins de l'univers, le shajad de la manipulation devait certainement se gausser en face de la béryl des sentiments agacée de se faire souffler le mérite de cette réussite. Mais cela, Noah l'ignorait et n'en avait cure, totalement inconsciente des effets et surtout des conséquences de ce renforcement de son élan avec Gabriel. Quand elle s'en rendra compte... cela risque de ne pas être triste.
Ambrosia non plus n'en avait cure, elle passa son bras autour de ses épaules et la suivit vers la sortie.
 | "Bon, maintenant qu'on est là et qu'on n'a plus rien à faire... Si on profitait de notre dernière soirée sans devoir ni responsabilités en allant rejoindre les garçons au bar ?
- Et nous assurer qu'ils ne font pas faire d'âneries à Ambrosius ?
- Et nous assurer qu'ils ne font pas faire TROP d'âneries à Ambrosius. Je ne me fais pas d'illusions."
Arrivés au bar, elles ne furent pas surprise de trouver salle comble et une ambiance joyeuse. La nouvelle du mariage prochain s'était répandue, et même s'ils n'étaient pas compris dans les invités les clients anonymes célébraient l'évènement comme tout bon prétexte pour se réjouir et surtout picoler. Stephan avait déjà trouvé sa place dans un concours de bras de fer et Ambrosius l'encourageait en sirotant son jus de fruit sous l’œil du ménestrel en train de travailler la partition que Noah lui avait donné plus tôt.
"On dirait que tout va pour le mieux. Un verre Noah ?
- Oh oui, volontiers." |
Cette nuit-là, ils la passèrent dans leur bar favoris, conscients que dès demain tout allait s'accélérer. Assises au bar, les partenaires les plus explosives de cette aventure profitaient d'un moment de paix -bruyante, la paix, ceci dit- au milieu de la foule. Entourées de rires et de chants d'ivrognes, elles trinquèrent aux lendemains toujours plus surprenants.
[quote]Lerith
[center][h1]Quatre pour un mariage, et l'apocalypse[/h1]
[h3]Partie 1 : dernier verre avant la fin du monde[/h3]
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Comme toujours, levée aux aurores après une courte nuit d'un sommeil dul'zarist, Noah avait attendu le lever du jour en salle d'entraînement et salué Marek occupé dès le petit déjeuner avant de quitter le Manoir Ravenhood pour prendre le sien chez ses amis. Il existe de nombreuses façons d'annoncer à vos équipiers que l'un d'entre vous a prévu de se marier dans trois jours alors que la fin du monde est proche, aucune ne lui semblait meilleure que les autres alors autant arracher le pansement. Eleven allait être bien trop occupée aujourd'hui pour le leur annoncer elle-même. Curieusement, elle n'avait pas trouvé Blacky dans son panier et suggéra qu'il avait dû retourner dormir chez le reste de l'équipe, chien de luxe.
En frappant à la porte, elle attendit quelques minutes avant qu'Ambrosia vienne lui ouvrir, tasse de café à la main.
[i]"Noah ?
- J'apporte les brioches, une bonne et une mauvaise nouvelle. Je peux entrer ? Bonjour Stephan."[/i]
Leur chef d'équipe, frais comme une rose après deux heures de course matinale, entra derrière pour aller se changer et les rejoindre à la cuisine pour une collation commune.
[i]"Donc, une bonne et une mauvaise nouvelle ?
- Oui, je commence par la bonne : Eleven va se marier dans trois jours.
- ... et la mauvaise ?
- ... Eleven va se marier dans trois jours..."[/i]
Sur ces mots, le front de Noah toucha la table. Trois jours, tout à faire et même avec Brenda qui allait tout organiser ce serait un tel marathon qu'elle risquait de mourir d'épuisement avant le début des festivités. Mais qu'à cela ne tienne, elle avait un devoir sacré de demoiselle d'honneur à remplir. Tout en visant la cafetière, elle leur fit le récit complet de la journée de la veille dont sa visite à Ebersbacher ainsi qu'à Legium Ramsès et les résultats fort peu concluants de son enquête préliminaire visant à anticiper tout nouvel imprévu d'ici à leur voyage vers Tol Rauko. Le mariage d'Eleven ne figurait pas sur sa liste, comme quoi on peut toujours se faire surprendre.
[table][tr][td][img]https://i.ibb.co/pGrLDnq/1-Une-tenue-de-soir-e-pour-Stephan.png[/img][/td]
[td]Avant de se pencher sur la tâche fastidieuse d'habiller Stephan pour le mariage passa en priorité mais juste avant ils se rendirent au bureau des Corbeaux du palais pour demander des nouvelles de l'affaire des inquisiteurs vaporisés devant l'ancienne planque de Samael. Les chances que de nouvelles informations soient arrivées depuis la veille étaient moindre mais dans le doute ils n'auraient plus le temps de poser la question ensuite. Après ce bref détour, et après avoir insisté auprès de Stephan qui avait eu pour première idée de se rendre à Archange par portail pour s'acheter une tenue de soirée, Noah parvint à le convaincre d'aller chez Oliver. Le meilleur tailleur de Du'Lucart serait selon elle plus que suffisant, et servait ainsi son patriotisme.
Oliver le accueillit avec courtoisie, plus encore lorsqu'il vit entrer l'héritière des Ravenhood qui lui avait déjà commandé pas moins de trois robes sur-mesure en un an. Autant dire que tandis que Stephan fut emmené à l'essayage, le duo féminin fut traité avec tous les égards des invités de marque, thé et petits gâteaux inclus tout en commentant les nombreuses tenues qu'enfila leur coéquipier.
[i]"Quel style ? Quelle couleur ? Vous êtes grand il faudra peut être quelques retouches rapides mais je peux vous faire cela en quelques heures.
- Ah, euh... je me fie à l'experte. Mais j'aimerais du vert, c'est pour le mariage d'une amie qui apprécie cette couleur."[/i]
Noah échangea un regard avec Ambrosia, puis avec les employés d'Oliver avant de déclarer le plus platement du monde :
[i]"Trouvez-lui quelque chose d'inspiration extrême-orientale, avec un col haut et une large ceinture vu son gabarie. Oh et il lui faudra une cape, la cérémonie se tient en extérieur."[/i]
Ni une ni deux, le personnel se mit à trottiner dans toutes les directions, apportant à Stephan plusieurs tuniques élégantes dans les tons verts. Il les essaya les unes après les autres jusqu'à se satisfaire de son choix et approuvé par le pouce levé de ses deux camarades.
[i]"Et toi Ambro, j'imagine que tu ne veux rien ?[/i][/td]
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[i]- Pourquoi veux-tu que je dépense une seule pièce d'or dans ce que ma magie peut faire ? C'est surtout Noah qui me surprend, pas de nouvelle robe pour un tel évènement ?"[/i]
Alors qu'ils rentraient vers le Manoir Sigma, Noah sortit de la poche intérieure de sa veste le petit ticket qu'Ambrosia lui avait offert en guise de présent pour la Nuit de la Bénédiction.
[i]"Oliver a beau être le meilleur couturier du Lucrécio, il n'aura jamais le temps de finir la robe d'Eleven et de me confectionner une robe neuve à temps pour le mariage. Et Eleven passe en priorité. Donc, j'ai l'intention de me servir de ceci lorsque nous serons arrivés chez vous."[/i]
[table][tr][td]Ambrosia sourit en coin, reconnaissant le fameux "bon pour une robe exceptionnelle" dont elle avait eu l'idée. Une fois la porte d'entrée fermée et les rideaux tirés, la magicienne fit craquer ses doigts et invoqua son golem créateur.
[i]"Parfait, accroche-toi princesse on va te créer une œuvre d'art."[/i]
En moins de temps qu'il n'en faut pour le lire, le petit golem se mit en action, tissant à toute vitesse à partir de l'air ambiant pour réaliser la robe parfaite, plus parfaite que toutes les robes sur mesure que Noah eut jamais porté. Ambrosia elle-même se surprit d'une telle poussée d'inspiration et d'une réussite aussi parfaite. C'était comme lancer un dé 100 et obtenir le score maximal du premier coup. Le tissus étincelait comme si on avait arraché un morceau de ciel.
[i]"Voilà ! [/i]conclut fièrement Ambrosia.[i] Alors, verdict ?[/i]
[i]- Suffisant pour ne pas faire d'ombre à la mariée, et assez exceptionnel pour le regard de l'homme le plus inaccessible du continent. Ambrosia, tu es la meilleure.
- Je sais, je sais... Minute. Le prince sera présent ?"[/i][/td]
[td][img]https://i.ibb.co/gb3FBMGz/bdc896b9-6ae6-4f08-a430-1e25659c2adc.png[/img][/td]
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Alors qu'Ambrosia commençait à se dire que d'un coup les efforts de Noah prenaient tout leur sens, on entendit une voix dans le hall d'entrée et des pas qui se dirigeaient vers le salon.
[i]"Salut Ambro ! Je viens chercher ton fils j'ai proposé de l'emmener au musée aujourd'hui. Oh, tout le monde est là je vois."[/i]
Miasquier leva la patte à l'entrée du salon, tout sourire, avant de poser les yeux sur Noah en robe de soirée. Il siffla d'approbation.
[i]"Mazette, wouh ! Mademoiselle Noah !
- Merci Miasquier. J'imagine que vous vous occupez de la musique au mariage ? Eleven m'a demandé de composer quelque chose il faudra que je vous transmette une partition.
- Tout juste ! Enfin je ne ferais pas que cela mais oui, comptez sur moi. Du coup, Ambrosius est là ?"[/i]
La magicienne acquiesça avant d'appeler son fils du bas des escaliers. L'adolescent aux cheveux blanc dévala les marches le sourire jusqu'aux oreilles, plus heureux de voir que sa mère était encore là que de sortir avec son ami.
[i]"Tu es encore là ! En ce moment tu pars sans arrêt.
- Et je vais rester encore quelques jours, Eleven va se marier.
- Oh, chouette ! Je peux venir ?
- Évidemment que tu viens, je m'occuperais de ta tenue ce soir en même temps que la mienne. Profite bien de ta sortie au musée.
- J'ai hâte, Miasquier a dit qu'ils avaient une maquette du tout premier zeppelin construit par le prince. C'est vrai Noah ?"[/i]
La désignée hocha la tête, se rappelant brièvement de sa propre première visite au musée avec lord Kandras afin de mémoriser rapidement toutes les informations essentielles du Lucrécio. Elle ne vit pas tout de suite l'immense sourire de Miasquier qui tenait encore la porte ouverte.
[i]"Oh d'ailleurs, j'ai entendu une chose intéressante de la part de dame Brenda ce matin. C'est vrai que le prince a demandé votre première danse, mademoiselle Noah ?"[/i]
[table][tr][td][img]https://i.ibb.co/9HY8jNTK/2-Un-invit-surprise.png[/img][/td]
[td]Le silence soudain et les rougeurs de Noah le firent éclater de rire juste après un jeu de sourcils évocateur, le ménestrel se hâta de quitter la maison en plaisantant avec Ambrosius. Stephan et Ambrosia tournèrent tous les deux leurs regards vers Noah mais n'eurent pas le temps de faire un seul commentaire. Une détonation se fit entendre dans le jardin à l'arrière du manoir. Craignant une nouvelle catastrophe, le trio sortit en trombe, Noah un peu en retard le temps de remettre sa tenue habituelle. Quand cette dernière déboula dans le jardin enneigé en sortant ses cheveux du col de son manteau, comme les deux autres elle vit un portail obscur se former mais plus large que ceux que prenait Blacky habituellement. Prêts à massacrer le premier intrus qui en sortirait, ils clignèrent des yeux en voyant Blacky justement, sortir le premier, suivit d'un jeune homme d'une trentaine d'années tout aussi incrédule.
[i]"Euh... bonjour."[/i]
Il regarda autour de lui, l'air de ne pas reconnaître les lieux. Blacky remuait la queue joyeusement entre eux, sautant dans la neige comme s'il était monté sur ressors. Il fallut quelques minutes d'échange sur la situation avant que Noah ne percute qu'il s'agissait du frère d'Eleven, pas le sylvain dont elle avait été la sœur dans sa vie antérieure, son véritable frère humain, né de leurs deux parents biologiques et dont elle n'avait pas eu de nouvelles depuis des années. Celui qu'elle avait vu dans une des visions aux confins des mondes. Il se présenta comme Conrad Zavaskia, bien qu'il n'utilise plus le nom de son père. Noah comprit que Blacky avait été envoyé par Brenda pour le ramener, afin qu'il fasse la connaissance de sa sœur et soit présent à son mariage. Ce serait, pour sur, le plus beau des cadeaux.
A l'exception près que le dénommé Conrad n'avait pas revu sa sœur depuis qu'elle était enfant, qu'il ne savait rien de sa vie et encaissa difficilement toutes les informations.
[i]"Je me bats depuis des années afin d'essayer de faire tomber mon père et ses associés tout aussi douteux. Je pensais que ce serait mieux pour ma sœur si je la tenais loin de tout cela. Si j'avais su qu'elle traverserait tant d'épreuves...[/i][/td]
[/tr]
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[i]- Vous avez fait ce que vous pensiez le mieux pour vous deux. Elle ne vous en veut pas.
- Mais vous me dites qu'elle vit ici, donc elle s'est émancipée de notre père ? Et qu'elle travaille pour le prince du Lucrécio ?
- Oui, elle a une bonne situation, elle vit ici dans ce manoir, elle a des amis et un fiancé. Vous aurez largement le temps de vous retrouver mais pour l'heure nous allons devoir vous trouver un logement. Si Brenda veut lui faire la surprise, et vous que vous puissiez digérer tout cela... on devrait vous conduire directement chez elle. Par contre, je vais devoir informer mes supérieurs de votre présence et de la... façon... dont vous êtes entrés dans la capitale malgré vous."[/i]
Noah eut un regard en coin pour Blacky, pesant de l'interdiction sous-jacent à l'avenir d'ouvrir un portail dans la capitale où le prince avait ordonné de renforcer les défenses afin qu'il n'y ai plus d'intrusion à l'avenir. L'obscurias répondit par un regard de chien battu fort appuyé qui adoucit, hélas, sa maîtresse plus vite qu'elle ne l'aurait voulu. Mais Conrad, lui aussi, la fixait avec une question bien précise à l'esprit.
[i]"Vos supérieurs... vous travaillez aussi pour le prince du Lucrécio ?"[/i]
Noah répondit du tac au tac, la réponse automatique qu'elle avait répété à moult occasions dans un mécanisme parfaitement huilé.
[i]"En effet, je travaille au service des renseignements et de la diplomatie du palais.
- Alors... vous connaissez peut-être des personnes qui pourront m'aider ?"[/i]
Tous les trois se regardèrent sans comprendre, mais Conrad précisa aussitôt :
[i]"Cela fait des années que je rassemble des informations, des preuves, tout ce qui pourra m'aider à faire tomber mon père. Il ne m'a jamais vraiment laissé tranquille mais depuis quelques temps il s'acharne sur moi avec encore plus de rancune. Je n'ai plus rien en dehors des vêtements que je porte et des informations que je possède. Peut-être connaîtriez-vous quelqu'un dans vos relations au palais... quelqu'un qui pourra mettre un terme à ses activités."[/i]
Ambrosia et Stephan tournèrent de concert leurs visages vers Noah qui laissa un sourire félin s'étirer sur ses lèvres, le genre de sourire qu'elle réservait aux entretiens professionnels quand elle sait qu'elle tient quelque chose de piquant.
[i]"Oui, c'est bien possible que nous connaissions quelqu'un. Si cela vous conviens je propose de faire un détour par le palais avant de nous rendre chez Brenda."[/i]
[table][tr][td]Durant tout le trajet, Noah écouta avec bien plus d'attention le récit des aventures de Conrad. Jusqu'à présent, elle n'avait jamais pris le temps de s'intéresser à la famille Zavaskia bien qu'Eleven lui avais vaguement raconté que son père trempait dans des affaires louches. Elle se doutait que si Eleven travaillait pour le Lucrécio, les corbeaux savaient et qu'elle n'avait pas de raison de poser plus de questions. Elle le pensait toujours, mais ce que Conrad avait à apporter pouvait s'avérer... utile, très utile.
[i]"Vous pensez vraiment que vos supérieurs voudront m'aider, mademoiselle Ravenhood ?
- Il se trouve que mon service prend en charge ce genre d'affaires délicates qui concernent les relations extérieures."[/i]
Ambrosia leva les yeux au ciel, amusée par ce baratin bien travaillé tandis que Noah faisait enregistrer leur invité auprès de l'administration avant de demander "une plume noire". Elle le guida ensuite vers l'aile des Corbeaux où il put s'entretenir avec un suppléant de lord Bergvist directement dans les bureaux. Ce dernier sembla particulièrement intéressé par les informations et preuves fournies, il assura devant le groupe qu'un dossier serait ouvert dans les plus brefs délais et pourraient intéresser les "hautes instances" du palais. Noah pouvait quitter le bureau avec le sentiment d'une journée productive, ce qui compensait avec le vide du matin. Et c'est lorsqu'ils se retrouvèrent dans la couloir, prêts à repartir, qu'il apparut et dans le champ de vision de Conrad qui demanda à voix basse : [i]"Qui est-ce ?"[/i]
Le prince Lucanor avançait dans leur direction, calme, accompagné de Daaku. Le groupe s'aligna contre le mur et tous s'inclinèrent tandis que Stephan répondait à Conrad sur le même ton :
[i]"Je pense que vous avez deviné."[/i]
Il aurait pu passer sans rien dire et incliner simplement la tête mais il s'arrêta sur un "bonjour" impassible. Son regard se posa sur Conrad, un silence qui se passait de toute question puisque Stephan s'empressa de présenter le nouveau venu, comment et quand il était arrivé et enfin les raisons de sa présence à la fois au Lucrécio et à la sortie du bureau des Corbeaux. [/td]
[td][img]https://i.ibb.co/XxgLRqJb/4-Me-regarde-pas-comme-a.png[/img][/td]
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Pendant tout ce temps, Noah resta silencieuse. Pour cause : Daaku venait de s'approcher d'elle, poussant de son museau sous sa main pour réclamer des caresses. Ici, en plein milieu du couloir. Gênée, Noah répondit à la demande silencieuse en caressant d'une main la tête de la panthère, tâchant de garder un visage imperturbable et de se faire la plus discrète possible. C'était sans compter sur l'ouïe sélective de sa meilleure amie qui capta les ronronnement du félin et offrit un sourire entendu.
[i]"Bienvenue au Lucrécio, monsieur Zavaskia."[/i]
Le prince reprit sa route comme si de rien était après avoir obtenu ses réponses, Daaku sur ses talons. Noah souffla, le frère d'Eleven cligna des yeux plusieurs fois et les suivit à l'extérieur du palais. Impressionné par le charisme de sa majesté, il leur posa plusieurs questions à son sujet mais n'obtint que de vagues réponses et quelques sourires amusés du duo Stephan/Ambrosia accompagnant leurs taquineries habituelles sur le [i]"Noah le fréquente UN PEU plus que nous, elle devrait pouvoir vous répondre"[/i].
[i]"Traîtres..."[/i] songeait-elle, avec affection.
Ils se séparèrent un moment après cela. Noah rentra chez elle une petite heure pendant que Stephan et Ambrosia accompagnaient Conrad chez Brenda. Elle ne voulait pas le montrer mais elle commençait à s'interroger sur le silence de son père. Elle n'en était pas encore au stade où elle s'inquiétait mais cela faisait maintenant une semaine qu'il était partit pour Archange et elle n'avait toujours aucune nouvelle alors qu'il avait lui-même annoncé qu'il lui écrirait à son arrivée.
[i]"Peut-être est-il juste trop occupé à roucouler avec sa nouvelle épouse" [/i]tentait-elle de se rassurer en parlant à voix haute. Elle s'adressait en fait à Edward, son coffre magique hélas toujours inerte depuis la dernière apparition des filaments rouges. Il commençait même à rouiller un peu comme si le temps le rattrapait. Mais Noah n'eut guère plus de temps pour s'inquiéter ou se morfondre, ce n'était ni le jour ni le sujet. Elle avait prévu de passer la soirée avec Stephan et Ambrosia, la "dernière soirée" avant l'apocalypse. L'apocalypse étant ici une analogie du mariage à venir comme pour conjurer le sort qui les menaçait tous au-delà de l'évènement. Mais ce jour leur réservait encore quelques surprises en la personne de Miasquier, de retour du musée avec Ambrosius.
[table][tr][td][img]https://i.ibb.co/bRNGSwy0/5-Je-vais-vous-raconter-une-histoire.png[/img][/td]
[td][i]"On est passés par chez Brenda en rentrant, vous voulez bien y retourner avec nous ? je crois que votre invité ne va pas très bien."[/i]
Inquiets, le trio se rendit à nouveau chez Brenda accompagnés de Miasquier et Ambrosius. L'excentrique rouquine les accueillit, non pas avec son expression enjouée habituelle mais avec une mine soucieuse, presque blême quand elle leur expliqua la situation :
[i]"Nous avons pris le temps de parler de la situation. Je lui ai expliqué ce que vous faisiez tous -bien sur sans entrer dans les détails et le secret de votre fonction- et je lui ai parlé de Samael, des créatures surnaturelles et bien entendu des nephilims afin qu'il comprenne la nature de sa jeune soeur. Au début tout allait bien mais quand j'ai abordé le sujet de son autre frère, il a commencé à déchanter. Cela ajouté à son absence de la vie d'Eleven je crois... qu'il se sent indésirable, inutile... remplacé."[/i]
En passant la tête par la porte du salon, ils virent Conrad assis sur un canapé, la tête dans les mains, déboussolé et les larmes aux yeux. La confusion était palpable mais le désespoir commençait à se répandre. Noah fronça les sourcils. Face au silence contris de ses camarades elle hésita un moment, soupira puis déclara à leur attention :
[i]"Que ce soit clair. Ce à quoi vous allez assister ne s'est jamais produit. Pour lui comme sa sœur, je nierais tout même sous la torture."[/i]
Et sans attendre de réponse, elle pénétra dans le salon d'un air décidé pour aller s'asseoir sur la table basse, en face de Conrad. Elle posa sa main sur son épaule et se mit à parler d'une voix calme, presque douce.
[i]"Je vais vous raconter une histoire..."[/i]
Conrad leva les yeux vers elle, perdus et désemparé. Il écouta.
[i]"C'est l'histoire d'une jeune femme qui vous ressemble un peu. Elle avait un frère jumeau. Tous les deux ont été arrachés à leur famille, puis ils ont été arrachés l'un à l'autre, torturés et endoctrinés. Quand, de nombreuses années plus tard, elle se souvint de lui elle apprit qu'il était mort très jeune, seul, terrifié. Elle n'a pas pu être là pour lui alors que de son côté elle a eu la chance de survivre et d'être sauvée."[/i][/td][/tr][/table]
Elle marque une pause, assez longtemps pour que Conrad respire, captivé par son récit comme s'il y trouvait un écho. Elle reprit, tout aussi lentement.
[i]"J'ai une famille, même si au départ ce n'était pas sensé l'être. Un foyer, des amis, un pays et un dirigeant qui donnent un sens à ma vie. Mais je n'oublierais jamais... que je n'ai pas été là pour lui quand il avait besoin de moi. Alors je vous comprends."[/i]
Elle le sentit au bord des larmes, mais plus réceptif que jamais. C'était le bon moment.
[i]"Il y a pourtant une différence importante entre vous et moi. Eleven est encore en vie, et elle vous a cherché. Elle voulait vous retrouver, vous rencontrer. Vous pourriez vous morfondre des jours, une vie entière sur vos remords et l'idée qu'un autre frère est entré dans sa vie tandis que votre père vous séparait l'un de l'autre. Ou bien vous pouvez faire partie de sa vie à nouveau, vous construire ensemble une nouvelle famille et qui sait ? Vous y gagnerez peut-être un frère vous aussi."[/i]
Elle entendit sa respiration se suspendre comme s'il retenait un sanglot. Quelque chose venait de céder à lui mais il affichait un regard soulagé. Il lui faudrait du temps mais il irait mieux elle en était certaine. Alors elle hocha la tête et se leva.
Pendant ce temps, à la porte du grand salon, les autres n'en avaient pas loupé une miette et Brenda irradiait de lumière, le regard brillant. Tandis que Noah et Conrad discutaient elle se mit à couiner, au bord des larmes :
[i]"Elle le fait, elle l'a faiiiiit !
- Quoi donc, Brenda ?[/i] Demanda Ambrosia.
[i]- Je le sens, elle est en phase avec ma maîtresse Gabriel...!"[/i]
Ambrosia allait demander des précisions mais elle sentit la main d'Ambrosius serrer le tissus de sa robe. Le garçon tremblait un peu lui aussi, ému mais pas seulement. Quelque chose le perturbait. A son tour il demanda :
[i]"Dis, maman... le père d'Eleven et Conrad il leur a fait du mal. C'est quelqu'un de mauvais.
- Oui. Mais il ne pourra plus jamais leur faire de mal.
- ... Et le miens de père, il peut encore ?"[/i]
La magicienne se mordit la lèvre inférieure, cherchant une réponse juste mais appropriée.
[i]"Lui comme moi n'avions pas prévu que ma magie te donnerait la vie. Mais même s'il voulait se servir de toi tu es affranchis de son influence à présent. Ta famille, tu l'as ici avec nous tous.
- Tu crois que j'aurais un petit frère ou une petite sœur un jour ?"[/i]
Ambrosia manqua de s'étouffer.
[table][tr][td][i]"Je ne vais pas te mentir, ce n'est pas au programme pour le moment ! Mais, euh... un jour peut-être ? On ne sait pas de quoi demain est fait après tout. Déjà on va tâcher de trouver qui appeler papa dans l'histoire.
- Et Stephan, je peux l'avoir comme papa ?"[/i]
Question gênante à nouveau, Ambrosia se contenta d'acquiescer pour botter en touche. Après tout, Stephan s'occupait déjà d'Ambrosius comme un père le ferait, si cela pouvait faire du bien au garçon de le voir comme tel ce ne serait pas un mauvais exemple à suivre. Mieux vaut lui qu'un autre. Ce dernier vint d'ailleurs prendre la main d'Ambrosius, proposant de l'emmener faire un tour avec Miasquier pour lui changer les idées ce qu'elle accepta sachant parfaitement où il comptait l'emmener : l'Anguille Ecarlate.
[i]"Celui qui se rapproche le plus d'un père pour Ambrosius veut lui remonter le moral en l'emmenant dans un bar de créatures surnaturelles... et avec ma bénédiction en plus. Quel genre de mère suis-je donc ?"[/i][/td]
[td][img]https://i.ibb.co/Xxz4n1Y3/6-On-va-te-changer-les-id-es.png[/img][/td][/tr][/table]
Elle n'en perdit cependant pas son sourire en voyant Noah revenir vers elle, le visage impassible. Brenda était à deux doigts de la prendre dans ses bras. Elle avait déjà ruiné son mouchoir à force de verser d'énormes larmes.
[i]"Ce que vous avez fait, Noah, est extraordinaire...!
- Oui je sais, remerciez Jedah et les dons qu'il m'a offert pour persuader autrui."[/i]
La jeune Ravenhood enfila son manteau sans faire attention au regard dépité de la dragonne sous forme humaine. Quelque part dans les confins de l'univers, le shajad de la manipulation devait certainement se gausser en face de la béryl des sentiments agacée de se faire souffler le mérite de cette réussite. Mais cela, Noah l'ignorait et n'en avait cure, totalement inconsciente des effets et surtout des conséquences de ce renforcement de son élan avec Gabriel. Quand elle s'en rendra compte... cela risque de ne pas être triste.
Ambrosia non plus n'en avait cure, elle passa son bras autour de ses épaules et la suivit vers la sortie.
[table][tr][td][img]https://i.ibb.co/wrJL5wsD/7-Le-roi-Stephan.png[/img][/td]
[td][i]"Bon, maintenant qu'on est là et qu'on n'a plus rien à faire... Si on profitait de notre dernière soirée sans devoir ni responsabilités en allant rejoindre les garçons au bar ?
- Et nous assurer qu'ils ne font pas faire d'âneries à Ambrosius ?
- Et nous assurer qu'ils ne font pas faire TROP d'âneries à Ambrosius. Je ne me fais pas d'illusions."[/i]
Arrivés au bar, elles ne furent pas surprise de trouver salle comble et une ambiance joyeuse. La nouvelle du mariage prochain s'était répandue, et même s'ils n'étaient pas compris dans les invités les clients anonymes célébraient l'évènement comme tout bon prétexte pour se réjouir et surtout picoler. Stephan avait déjà trouvé sa place dans un concours de bras de fer et Ambrosius l'encourageait en sirotant son jus de fruit sous l’œil du ménestrel en train de travailler la partition que Noah lui avait donné plus tôt.
[i]"On dirait que tout va pour le mieux. Un verre Noah ?
- Oh oui, volontiers." [/i] [/td][/tr][/table]
Cette nuit-là, ils la passèrent dans leur bar favoris, conscients que dès demain tout allait s'accélérer. Assises au bar, les partenaires les plus explosives de cette aventure profitaient d'un moment de paix -bruyante, la paix, ceci dit- au milieu de la foule. Entourées de rires et de chants d'ivrognes, elles trinquèrent aux lendemains toujours plus surprenants.
[center][img]https://i.ibb.co/v6wtRDs3/8-Profitons-du-temps-qui-reste.png[/img][/center][/quote]
Lerith
Il y a 3 mois et 3 jours
Quatre pour un mariage, et l'apocalypse
Partie 2 : Union et Rupture
Entre essayages et tasses de thé, les dernières heures défilèrent à une vitesse vertigineuse. Le manoir Ravenhood choisi comme quartier général des dames pour le dernier soir avant le mariage, le salon résonna des rires et des discussions sur l'avenir. Son chat -obscurial- sur les genoux, Noah participait au travers d'un silence posé et paisible, écoutant ses invitées s'enthousiasmer sur l'avenir des jeunes mariés. Personne n'était dupe cependant. Tout le monde ici savait pour l'Apocalypse, que ce soit Brenda ou Itahsi. L'humeur n'était pas au "et si ?" mais plutôt au "que fera t-on après ?" pour parler de choses heureuses, comme la naissance de l'enfant d'Eleven et Sael.
"Vous envisagez toujours de vous installer en Sphéria et devenir agent de liaison pour le Lucrécio ? demanda Brenda entre deux tasses de thé.
- Je ne sais pas encore, répondit Eleven, songeuse.
Sael l'a évoqué mais il a un travail ici.
- Ambrosia y aurait sa place en revanche, un pays où la magie se pratique librement !"
La concernée sourit en coin au fond de son fauteuil.
"Je vais y réfléchir, mon avenir n'est pas fixé. De toute façon que j'y installe ma résidence permanente ou non je ne serais qu'à un portail de Du'Lucart vous me verrez souvent."
La magicienne n'oubliait pas non plus son projet de voyage avec Ambrosius. Le garçon lui ressemblait de plus en plus d'ailleurs. Au même moment il plumait toute la tablée au poker quelques rues plus bas, dans le salon du manoir Sigma. Lui aussi méritait plus que n'importe qui d'autre un avenir.
"La seule qui ne risque pas de vouloir changer quoi que ce soit à sa vie en tout cas, c'est bien Noah !"
L'interpellée sourit en guise de première réponse, et hocha la tête :
"Je suis chez moi ici, à ma place."
Elle savait au fond, et Brenda le fit remarquer, que même si Marek n'était pas l'héritier et uniquement lié par le mariage de sa mère à la maison Ravenhood, le fait qu'il soit âgé d'un an de plus et surtout qu'il soit un homme, le plaçait au même niveau de légitimité qu'elle dont nul n'ignorait les origines "officielles" d'orpheline adoptée par le vieux baron célibataire. Sur le plan purement technique, il pouvait revendiquer le titre. Et lui, avait une fiancée et la promesse d'une descendance. Noah ne pouvait ignorer cette réalité qui lui tordait l'estomac. Le problème, au fond, ce n'était pas Marek. Si elle l'avait épousée -ce qui était prévu au départ rappelons le- il aurait de toute façon hérité du titre. Qu'il soit son frère, son binôme, son homme de confiance, tout lui allait. Mais depuis trois ans on l'avait préparée, éduquée, entraînée à devenir la future baronne Ravenhood. Marek n'était pas comme elle, même avec toute la volonté du monde et même si l'on pouvait supposer qu'il adopte aisément la position loyaliste de la maison Ravenhood et jure fidélité au prince Lucanor, il ne serait jamais aussi loyal, aussi dévoué, aussi profondément attaché au Lucrécio qu'elle ou son père. C'est ce qu'elle pensait, égoïstement, obstinément et avec toute l'affection (discrète) qu'elle pouvait lui porter. Elle préféra changer de sujet :
"Enfin, j'ai tout de même un projet oui. Avec l'aide d'Ambrosia, je compte me faire aménager un cottage près de l'étang en dehors de la ville. Rien de grandiose, pour mes jours de repos."
Brenda haussa un sourcil.
"Je croyais que l'achat de terres autour de la capitale n'était plus possible depuis l'abolition des privilèges de la noblesse ?"
Noah réalisa son erreur dans les yeux plissés de la dragonne sous forme humaine. Elle avoua, la mort dans l'âme et la main sur le pelage du chat noir qui bailla la mâchoire grande ouverte.
"Il s'agit d'un cadeau à l'issue de ce que vous savez, au nouvel an."
Eleven et Ambrosia étirèrent un large sourire, déjà au courant. Et c'était repartit pour dix minutes de gloussements et ragots durant lesquelles Noah ne trouva son salut qu'en Ambrosia, qui assumait pleinement de partager l'avis de Brenda mais par principe soutenait sa meilleure amie dans ses esquives.
"Vous ne voyez donc pas qu'il vous aime ?",
"en plus il a réservé sa première danse demain", Eleven elle-même se perdait en rêveries à ce sujet et bien mal avisé celui ou celle qui oserait gâcher le plaisir de la future mariée.
"Depuis toutes ces années, on ne lui a connu aucune relation officielle il me semble."
Noah ne put que soupirer avant de répondre.
"Si les codes sociaux de l'aristocratie m'interdisent de m'afficher avec un homme sans promesse de mariage, imaginez ce que ce doit être pour le prince du Lucrécio. Et nombreux sont ceux de ses partisans à travers tout l'Empire qui voudraient le voir épouser l'impératrice Elisabeth pour récupérer le trône des Giovanni."
A cette évidence, même Brenda devint plus sérieuse pendant une minute. Toutes les unions ne sont pas aussi aisée et belles que celles du lendemain. Noah elle-même faisait partie de la faction des partisans loyalistes, les amis de son père approuvaient cette idée. Elle alla jusqu'à leur parler du cardinal durant la visite de l'impératrice qui s'était entretenu avec Lord Kandras à ce sujet durant le dîner. Pourtant, plus les filles insistaient en repassant le fil des derniers mois, plus elle se mettait à douter. Il avait dit devoir fermer son cœur, mais tout ce qu'il faisait depuis laissait entendre d'autres intentions.
"Mademoiselle, une lettre de votre père."
Sauvée par le facteur. Noah se leva rapidement. Elle laissa ses invitées à leurs spéculations sur ce que le prince ferait demain et s'empressa d'ouvrir l'enveloppe. La surprise se lit alors sur son visage.
"Comment ça, il rentre demain tout seul ?"
Comme d'habitude, les messages de lord Kandras sont concis et minimalistes. Il lui annonçait simplement rentrer le lendemain et laisser son épouse à Archange rendre visite à des proches. Il ne donnait ni la raison de son retour, ni s'il avait l'intention de repartir ensuite. Qu'à cela ne tienne, Noah donna ses consignes aux domestiques afin que l'on prépare ses appartements pour le lendemain matin en même temps que l'on préparait une chambre pour Eleven.
"Mais au fait, Eleven, vous vous êtes entraînée pour votre première valse demain ?"
Ah, enfin un sujet où Noah pouvait exceller sans être le centre de l'attention. Les rougeurs aux joues de la future mariée la rappelèrent à son rôle qu'elle prenait très à cœur : s'assurer que tout soit PARFAIT pour Eleven. Cela comprenait aussi la préparer à danser avec son mari sans trébucher tous les deux pas.
"Je vois, on va tâcher d'éviter la catastrophe. La salle de bal est par ici."
Brenda au piano, Ambrosia et Itahsi en commentatrices du dimanche verre de vin à la main, la soirée se poursuivit ainsi. Eleven vit son enterrement de vie de jeune fille mué en un entraînement intensif à la valse avec une instructrice à la rigueur militaire et perfectionniste en la personne de sa propre demoiselle d'honneur. Et les dieux savent si Noah, d'ascendance duk'zarist, pouvait être la pire des sergent-instructeur face à une jeune recrue sur le point d'être envoyée au front.
"Encore !"
"Ton dos n'est pas droit !"
"Recommences !"
"On s'en fiche des ampoules, Ambrosia peut les faire disparaitre en un claquement de doigts."
"Respire doucement, tu es raide comme un piquet !"
"Aller, on reprend !"
Ce n'est qu'à l'approche de minuit qu'enfin le calvaire de la pauvre Eleven prit fin et qu'elle monta enfin se coucher tandis que Brenda, Ambrosia et Itahsi rentraient de leur côté. Demain vint bien trop vite malgré le peu de sommeil nécessaire au nephilim. Mais tout était prêt, les tenues livrées, le lieu de la cérémonie décoré, et même le problème de mousse de crevettes qui avait terrorisé Brenda toute la journée semblait bien loin à présent. Ils n'auraient plus qu'à profiter de cette dernière journée sans penser à ce qui viendrait après.
"Qu'est ce qui vient après ?! Je ne sais plus !
- le corset, et ensuite la ceinture ! ensuite !"
Adossée à la porte de sa chambre, Noah déjà prête depuis une demi heure observait avec délice le spectacle d'habillage de la mariée, livrée aux mains expertes de Vanessa et Marie-Louise les deux femmes de chambre de la maison Ravenhood. Les deux vieilles dames se frottaient les mains depuis la veille à l'idée de jouer à la poupée avec une autre jeune femme que celle dont elles avaient la charge quotidienne. Cela n'avait pas épargné à Noah le même rituel matinal mais elle en avait l'habitude. Aujourd'hui elle souriait presque normalement.
"Mademoiselle, dame Brenda est arrivée et on m'informe que votre père sera ici d'une minute à l'autre !
- Je descends."
Dans le hall, Brenda faisait les cents pas, légèrement contrariée.
"Brenda si c'est encore pour cette histoire de crevette, prenez du saumon.
- Non, non, ça c'est réglé ! Mais je me disais que nous devrions présenter vous-savez-qui à Eleven dès maintenant. On ne va pas attendre la dernière minute non plus.
- Mhm. Oui vous avez raison. Prévenez les autres, et installez-vous au salon le temps que j'accueille mon père."
Le temps qu'Eleven soit enfin habillée, Brenda eut le temps de passer un appel pour faire venir toute l'équipe. Ambrosia, Ambrosius, Stephan, Miasquier. Lord Kandras fut accueilli dans la foulée par les domestiques et sa fille, dans son bel uniforme d'apparat ce qui fit comprendre à Noah la raison de son retour imprévu. Brenda lui avait envoyé une invitation pour le mariage, et il avait trouvé un prétexte pour s'éclipser un jour ou deux. Son épouse n'était pas au courant de l'existence du surnaturel, elle n'aurait pas pu y assister. En voyant sa fille dans la superbe robe réalisée par Ambrosia, il eut un sourire et replaça une mèche de cheveux au-dessus de son oreille.
"Tu es parfaite."
Noah sourit à son tour mais ils n'eurent pas le temps de parler davantage. Conrad Zavaskia entra dans le manoir au moment où Eleven apparaissait en haut des escaliers. Elle le reconnut aussitôt et se jeta dans ses bras avant qu'il ai prononcé le moindre mot. Il s'excusa mille fois de l'avoir laissée seule toutes ces années. Loin d'être rancunière, Eleven ruina son maquillage à force de pleurer mais en redemandait sans cesse à vouloir qu'il lui raconte tout sur sa mère défunte, celle qu'elle n'avait jamais connu. Depuis la salle à manger adjacente, le reste des invités présents devaient retenir Brenda irradiant de sa lumière les larmes aux yeux. Loin d'être aussi émotive, Noah pestait à côté d'Ambrosia comme quoi il faudrait lui refaire tout son maquillage et manqua d'assassiner du regard Conrad lorsqu'il suggéra à Eleven qu'elle lui présente son fiancé avant de partir pour la forêt de Shiefer.
"Et puis quoi encore ? Sael ne verra pas la robe avant la cérémonie, il y a des traditions !"
Conrad ne put s'empêcher de rire.
"C'est vrai. Ma soeur tu as choisi la demoiselle d'honneur la plus zélée qui existe visiblement.
- Et encore mon cher, vous n'avez pas idée de ce qu'el-...
- Stephan, écrase tu veux ? j'ai été à bonne école c'est tout."
Noah lança un regard vers son père qui rehaussa le menton avec fierté. Elle s’apprêtait à lui prendre le bras quand le majordome du manoir s'avança, un peu fébrile, devant le maître de maison et sa fille.
"Monsieur, mademoiselle... IL est arrivé."
Noah ouvrit grand les yeux.
"Comment ça il est arrivé, pourquoi ?"
Ce n'était pas prévu. Ambrosia se précipita à la fenêtre du salon pour apercevoir cinq carrosses alignés dans la rue en face du manoir, tous conduits par un cocher en uniforme de corbeau. Sur le perron, sa majesté le prince Lucanor attendait patiemment accompagné de Daaku. Noah ne se donna pas le temps de réfléchir ou de se poser trop de questions. Il ne serait pas dit qu'un Ravenhood aurait fait attendre le prince du Lucrécio sur le perron comme le dernier des coursiers.
Il était venu plus tôt. Il avait tenu à saluer la mariée et avait pris la peine d'organiser le transport afin qu'Ambrosia n'ai pas à ouvrir elle-même un portail pour tout le monde. Entre autres, il fut le premier à offrir un cadeau de mariage. Il annonça qu'il avait personnellement examiné le dossier transmis aux corbeaux par Conrad et qu'il s'était arrangé pour qu'il arrive avant la fin de cette journée entre les mains de l'impératrice. Au vu des preuves accablantes, le patriarche Zavaskia serait probablement expulsé de ses terres d'ici demain et il avait d'ores et déjà envoyé une équipe de corbeaux pour le cueillir et s'assurer qu'il soit "logé" quelque part sous bonne garde. Ainsi, dès demain Conrad pourrait reprendre les affaires familiales. De quoi donner à Eleven un sourire à la fois radieux et reconnaissant pour entamer les festivités.
Avant de partir, Noah la retint et plaça sur son front la tiare et le voile qu'elle lui avait offert pour la Nuit de la Bénédiction.
"Voilà, maintenant tu es prête."
Et elle la laissa monter avec son frère dans le premier carrosse sous les regards émerveillés des nobles et riches bourgeois du voisinnage. Brenda s'installa dans le deuxième, Miasquier, Itahsi et toute la ménagerie dans le troisième, Ambrosia, Ambrosius et Stephan dans le quatrième, Noah et son père furent invités à monter dans le dernier avec sa majesté. Le convoi fit la route jusqu'à l'aire des portails dissimulée à la sortie de la ville et franchit sans s'arrêter ni ralentir celui que deux magicien ouvrirent en les voyant approcher. La forêt était magnifique, décorée de guirlandes de fleurs et illuminée par des lanternes donnant au sous-bois un aspect féérique. C'était tout ce qu'Eleven et Sael étaient après tout : des sylvains, proches de la nature et (à en croire Noah) aussi mièvres que des tourtereaux qui roucoulent au milieu des fleurs et des petits cœurs flottant.
Néanmoins, la cérémonie fut une réussite, et sans accro, une fois n'est pas coutume. La rencontre entre Conrad et l'autre frère se fit sans heurt. Sael se montra des plus amical et accueillant lui aussi. Eleven fit son entrée, tout le monde se leva. A la place du prêtre, même Miasquier affichait son visage le plus solennel et ce fut Noah qui -ironiquement- manqua de s'étrangler en le voyant ainsi. Debout à côté des frères d'Eleven elle lança tout de même à Ambrosia un regard qui disait "tu savais qu'il était aussi prêtre de la religion sylvaine toi ?!" ; à ses gros yeux Ambrosia haussa simplement les épaules, hilare. Ce fut les cinq secondes de confusion totale, tout le reste fut absolument parfait.
"Par les pouvoirs qui me sont conférés, je vous déclare mari et femme."
Les applaudissements fusèrent. Noah sourit. Voilà, c'est fait, ils sont mariés. Eleven était heureuse, comblée, c'est tout ce qui importait aujourd'hui. en les regardant traverser l'allée centrale sous les jets de pétales de fleurs, elle inspira et expira longuement. Si longuement qu'elle ne vit pas le bouquet de la mariée être jeté en l'air. S'il lui était tombé dessus elle ne l'aurait même pas senti, ni esquivé. Mais elle fut chanceuse, Ambrosia beaucoup moins. Un petit cri de surprise annonça que la magicienne venait de réceptionner le bouquet, incrédule, tenant l'objet comme on tient une grenade dégoupillée dont on ne sait que faire.
Ambrosia leva les bras en l'air en s'exclamant, joyeux :
"Tu l'as eu maman ! Est-ce que ça veut dire que tu seras la prochaine à te marier ?"
En voyant la détresse dans les yeux de son amie, Noah lui rendit volontiers la solidarité de la veille :
"Oui enfin on a pas précisé quelle année, hm.
- Mh mh ! Et il faudra que tous les autres soient patients alors parce que je compte vivre quelques siècles... c'est pas demain la veille !
- Ben, y a Stephan !"
Noah leva les bras, là elle ne pouvait plus rien pour elle. Et de toute façon, Miasquier s'approchait déjà discrètement.
"Psst, Noah, ils vont bientôt ouvrir le bal il faudrait qu'on y aille.
- Oh, oui. J'arrive tout de suite Miasquier."
Le menestrel ayant accompli son œuvre religieuse s'empressa de retrouver ses instruments. Noah glissa juste un mot à Ambrosia pour lui dire de préparer leur cadeau commun, et le rejoignit sur la scène sans s'annoncer ni prévenir personne. Elle préférait encore l'effet de surprise que d'affronter les regards et les jugements qu'elle imaginait déjà. Et elle chanta, la chanson qu'elle avait elle-même composée à la demande de la mariée pour l'évènement. Noah n'était pas la meilleure chanteuse, ni la meilleure compositrice, mais elle avait mit tout son cœur à ce cadeau. Pour une amie, juste pour la voir sourire et lui offrir le mariage dont elle rêvait. Et cela se vit, ou du moins s'entendit, car elle réalisa une performance bien au-dessus de ses capacités ce jour-là. Le même genre de miracle que celui qui avait conduit Ambrosia à lui confectionner une robe éblouissante deux jours plus tôt.
Les jeunes mariés valsaient à la lueur des lanternes dans le sous-bois tandis que sur le lac, Samba faisait bouger l'eau en rythme avec la mélodie sans éclabousser personne. Noah acheva son chant et s'éclipsa aussi doucement qu'elle était apparue, peu encline aux ovations surtout après avoir vu le visage de son père cachant mal son émotion. Il s'en était fallu de peu qu'elle lève les yeux au ciel. Elle préférait de loin le Kandras sérieux et implacable. Ambrosia l'attendait tout près.
"Je l'ai, c'est bon. On peut aller lui donner maintenant ce serait une bonne façon de boucler la boucle."
Noah acquiesça, mais Ambrosia revint aussitôt sur sa proposition.
"Je crois qu'en fait, on va attendre un peu..."
La magicienne étira un fin sourire, pointant du doigt par-dessus l'épaule de Noah, la silhouette traversant la petite masse des invités. Elle n'eut que le temps de se retourner, le prince lui tendait sa main. Elle retint son souffle, et lui tendit la sienne sans qu'un mot ne soit prononcé. Il l'emmena au centre de la piste de danse sous l’œil amusé d'Ambrosia qui les suivait du regard, bras croisés, ainsi que son fils qui venait de tomber dans les filets d'une jeune sylvaine aux yeux bleus.
"Mon fils, ce tombeur.
- Aller Ambro, reste pas là. On y va nous aussi !"
Stephan venait de passer dans son dos et l'emmena elle aussi. Lui aussi était bon danseur d'ailleurs, si bon qu'il éclipsait les deux pieds gauche d'Ambrosia, attirant les regards presque autant que les mariés. Noah en aurait souri si elle n'avait eu l'esprit accaparé par autre chose. Assis à table, en revanche, lord Kandras ne manquait rien de la scène.
"Est-ce... c'est sa première danse n'est ce pas ?"
Eleven s'approcha au bras de Sael, tout sourire.
"Exact, monsieur. Le prince l'a réservée.
- Comment cela, réservée ?!"
Et c'est ainsi que la mariée, appuyée par Brenda, ne manqua pas de raconter dans les moindres détails la scène dont elles avaient été témoins trois jours plus tôt dans le bureau. Si bien que lord Kandras se laissa tomber sur une chaise et saisit la première bouteille de vin à sa portée.
"Et il le fait en public... J'ai besoin d'un verre."
Pendant de longues minutes, rien d'autre n'exista pour Noah, que la musique, et l'homme qui la faisait tournoyer entre ses bras. Quand la musique cessa et qu'elle fit sa révérence, elle souriait. Il lui fit un baisemain puis s'en alla saluer les mariés avant de prendre congé. Noah resta là, heureuse et finalement pas si surprise. Hier soir, les filles avaient fini par lui faire admettre que, malgré toutes les barrières qu'elle posait sur son esprit logique, malgré ce que lui-même avait dit, Lucanor lui envoyait des signaux clairs.
Il n'a dansé qu'avec moi.
Elle sourit en regardant vers son père, mais ne vint pas s'asseoir tout de suite. Sitôt qu'il eut satisfait sa curiosité sur les "codes sociaux" à propos de la danse, et qu'il fut certain que son âge l'excluait d'office de toute rivalité amoureuse avec sa majesté, Ambrosius tendit sa main à Noah pour l'inviter à son tour, ce qu'elle accepta volontiers.
"Ambro, ton garçon est un véritable gentleman.
- Et c'est moi qui l'ai fait" répondit la concernée avec un clin d’œil.
Ce fut une belle journée, suivie d'une belle soirée. Kandras discuta longuement avec Brenda et la fit même danser. Noah ne dansa avec personne d'autre pendant un long moment après Ambrosius, en tout cas personne d'humain. A un moment elle retira ses chaussures et vint danser avec Samba à la surface du lac, légère comme de l'air. Elle ne mangea quasiment pas, la tête ailleurs. A la tombée du jour, elle alla trouver son père pensif sur la rive et lui dit en lui tendant sa main :
"Je donne ma première danse au prince Lucanor, mais la dernière sera toujours pour vous père". Elle n'aurait pas voulu terminer cette journée sans danser avec celui qui l'avait adoptée et qui lui avait tout appris.
Au moment de couper le gâteau, Eleven fit un beau discours très émouvant. A voir Ambrosia émue et Stephan essuyer une larme, elle préféra tourner les talons et marcher un peu plutôt que d'admettre publiquement que OUI BON D'ACCORD l'amour guimauve ce n'est pas SI horrible que cela. Elle avait encore un peu de dignité, juste un peu. Et c'est finalement au bras de lord Kandras qu'elle quitta la fête à la toute fin, la première des membres de l'équipe à partir mais elle avait eu une longue journée.
Au moment de se jeter sur les draps de son lit à baldaquin entre les coussins et le chat qui vint s'étaler sur son ventre, elle souriait encore, fredonnant sa propre chanson :
"pourrait-on rêver encore...?"
Au matin, elle fut éveillée par un cri. Pas un cri de surprise mais de terreur. Noah ouvrit grand les yeux et sauta de son lit dans la seconde pour se ruer dans le couloir, pieds nus et en chemise de nuit. Elle trouva Vanessa debout face à l'une des grandes fenêtres du palier, une pile de linge à ses pieds qu'elle venait de lâcher. La vieille femme de chambre fixait le ciel gris d'hiver, déchiré par des filaments rouge, brillant et épais, qui ne disparurent pas au bout de quelques secondes cette fois. Ils restèrent là. L'air ambiant était plus sombre, plus lourd, plus menaçant. C'était la fin du rêve.
"Ne réveillez pas mon père. Quand il se lèvera, faites comme d'habitude et s'il le demande, dites-lui que je suis simplement partie remplir mon devoir."
Froidement, la fille Ravenhood pris son bain, s'habilla, se chaussa, et répondit à l'appel de ses camarades qui voyaient la même chose qu'elle. Elle finissait de nouer ses cheveux et d'ajuster ses gants quand ils entrèrent ensemble dans le palais. Les gardes se tenaient à leur poste, silencieux. Dans le hall, pas un chat en dehors du coursier à l'accueil.
"Sa majesté vous attend."
Dans le bureau, ils le trouvèrent debout en face de la fenêtre à côté de Conrad, pas le frère d'Eleven mais le commandant des Templiers. Ce dernier était prêt à nous emmener à Tol Rauko, enfin presque. Il avait encore besoin de quelques heures pour préparer son zeppelin personnel et eux pour établir un plan, car entrer à Tol Rauko ne se fait pas si aisément. Conrad était leur ami, mais les Templiers vivent reclus depuis si longtemps et sont si dévoués à leur mission que même les corbeaux de Lucanor ne parviennent pas à infiltrer leur forteresse.
Le prince avait retrouvé toute sa froideur lui aussi. Calme, en apparence, il prit place derrière son bureau et les invita à préparer leurs arguments devant lui, à faire comme s'il était le grand maréchal des Templiers et tenter de le convaincre et les laisser accéder à la machine de Rah. Noah mit en marche son sens tactique.
"Les arguments matériels et politiques ne fonctionneront pas, l'émotionnel non plus, il faut taper dans le pragmatique. Viser leur mission, c'est tout ce qui compte à leurs yeux.
- Oui, oui. Vous chauffez."
Après plusieurs minutes, Ambrosia suggéra de les mettre devant le fait accompli mais Noah redoutait que cela les braque d'être accusés. Stephan tourna la question autrement, moins une accusation qu'une évidence. Si ça tourne mal, ils seront la cause, donc ils ont tout intérêt à ce que cela ne tourne pas mal.
"Bien, très bien. Mais il reste le problème de la confiance. Ils ne vous connaissent pas, ils ne vous laisseront pas descendre seuls. Que vont-ils faire.
- Nous faire surveiller, grinça Eleven."
Noah acquiesça, on entrait dans son domaine de compétence pour ainsi dire.
"Il faut les inciter à nommer Conrad et ses hommes pour nous surveiller, mais sans évoquer nos relations. Ils doivent croire que l'idée vient d'eux."
Lucanor hocha la tête.
"Dernier point, quel rôle devez-vous jouer pour cela ?
- Des mercenaires. Ils ne doivent en aucun cas faire le lien entre nous et le Lucrécio, ni qui que ce soit d'autre. Ce qui en théorie ne nous donnerait pas les moyens dont nous prétendons disposer, sauf si nous nous affichons comme mercenaires ayant travaillé pour un peu tout le monde.
- Et si ils ont les moyens de déceler la vérité ? demanda Ambrosia.
- En dehors de mademoiselle Ravenhood, aucun de vous n'est membre des corbeaux. Je vous emploie comme des mercenaires. En grossissant le trait vous devriez trouver le discours approprié."
Toute l'équipe s'accorda sur une version, et sur les braises diplomatiques sur lesquelles il faudrait marcher. Ils arriveraient à Tol Rauko comme des captifs, livrés par le Lucrécio à Conrad avec des informations dites douteuses à transmettre et surtout entravés par le fameux dispositif KRONOS des Templiers. Dispositif que le prince tint à leur montrer, afin qu'ils se préparent mentalement car ce ne serait pas une partie de plaisir.
"Je vous le demande une dernière fois : êtes-vous prêts pour cette mission ?"
Ils échangèrent un regard, un seul, avant de hocher la tête tous les quatre, quasiment de concert. Cette équipe avait été constituée dans ce but. Le groupe le plus chaotique qui soit, pour affronter la plus chaotique des machines jamais conçues pour menacer l'existence de ce monde tout entier.
"Il vous reste quelques heures, je vous ferais appeler quand tout sera en place. Retournez auprès de ceux que vous aimez mais ils ne doivent rien savoir de cette mission. Nous vivons une nouvelle Rupture des Cieux."
Encore ces mots, juste et pourtant si cruels dans le cœur de Noah. Elle ne dit rien, se contenta de s'incliner. A la sortie, Daaku leur barra le chemin et vint poser sa tête contre leurs mains l'un après l'autre. Eleven se baissa sur la panthère et lui murmura :
"prends soin de ton maître, d'accord ?" il n'y avait rien d'autre à ajouter. Noah s'accorda une seconde de plus pour gratter l'énorme félin derrière l'oreille avec un léger sourire entendu et l'équipe se dispersa pour le temps restant. Noah prit d'abord la route de l'aerodrome. Elle ne voulait pas rentrer au manoir sachant qu'elle ne pouvait rien dire à son père. Le vieux corbeau avait servi dans les services secrets du Lucrécio pendant près de vingt ans, il ne lui faudrait pas plus de dix secondes pour la percer à jour même s'il ne voulait rien savoir. Elle ne voulait pas non plus infliger à Blacky la souffrance d'une seconde séparation comme le jour de sa mort quelques siècles plus tôt. Elle choisit la solitude dans un premier temps, mais son cœur lui hurlait que sa place n'était pas ici. Elle lâcha la rambarde, tourna les talons, et courut jusqu'aux palais. Elle monta les marches quatre à quatre, et se hâta de se rendre aux archives. Non, elle n'irait pas frapper au bureau de Lucanor, elle n'irait pas quémander pour passer ses dernières heures auprès de lui. Elle s'était promis de ne jamais rien attendre ou réclamer, qu'elle ne serait pas cette distraction qu'il voulait éviter. Ici, plongée dans son travail du quotidien, c'était là qu'elle se sentait au plus près de lui qu'elle ne pouvait se l'accorder.
Quelques heures plus tard, les communicateurs sonnèrent tous en même temps. Ils se retrouvèrent à nouveau dans le bureau pour lancer officiellement la mission Upnapistim, du nom de la machine de Rah. Le prince les accompagna jusqu'à l'aerodrome dans une voiture fermée. Conrad les attendait sur la plateforme d'embarquement.
"Nous sommes prêts à partir, il faut faire vite."
Tous les quatre s'inclinèrent une dernière fois devant leur prince avant de suivre le templier. Lucanor les regarda tour à tour, sérieux, froid, mais peut-être aussi confiant comme s'il voulait leur offrir un dernier encouragement. Eleven, Stephan, Ambrosia, puis Noah qu'il fixa une seconde de plus. Juste une seconde mais elle s'en rendit compte. Rien qu'une petite seconde et il se détourna. Il remonta dans le carrosse fermé, et s'en alla avant le décollage. Noah monta en dernier.
"C'est quoi ça ?"
Une boule noire fusait dans leur direction. Stephan prononça son nom comme une évidence, Noah se tourna et ouvrit ses bras pour réceptionner le caniche qui s'y jeta en pleurant. Il savait, le petit futé.
"Non, non, on ne peut pas l'emmener !" commença à protester Conrad.
"S'il met une seule patte à Tol Rauko les templiers ne le laisseront jamais repartir !" mais Ambrosia le fit taire d'une voix posée.
"Laissez-le dire au revoir, juste ça."
Noah serra son familier contre elle, murmurant doucement.
"Je sais, c'est la deuxième fois que je te laisse en arrière mais cette fois je ne pars pas pour mourir. Je vais revenir. Et j'ai besoin que tu restes ici pour veiller sur tout le monde. Tu peux faire ça pour moi ?"
L'obscurias couina comme un chiot en se blotissant contre elle. Puis il en fit de même avec tous les membres de l'équipe avant de reculer sur la plateforme de l'aerodrome. La porte se ferma dans un grincement métallique accompagné de cliquetis. Poussé par un coup de vent hivernal, le zeppelin s'arracha du sol et commença à prendre de l'altitude. Dans l'habitacle, les quatre camarades s'alignèrent face au ciel de plus en plus sombre, et de plus en plus rouge, tandis qu'au loin dans leur dos le hurlement d'un chien accompagnait leur départ. Eleven pleura, Ambrosia posa une main sur le bras de Stephan. Noah demeura immobile et froide, glaciale comme lors de leur première rencontre sous le ciel gris et froid du Goldar neuf mois plus tôt. Si elle avait changé depuis, son objectif resterait le même. La mission avant tout le reste.
"A vos ordres, votre majesté."
[quote]Lerith
[center][h1]Quatre pour un mariage, et l'apocalypse[/h1]
[h3]Partie 2 : Union et Rupture[/h3]
[/center]
Entre essayages et tasses de thé, les dernières heures défilèrent à une vitesse vertigineuse. Le manoir Ravenhood choisi comme quartier général des dames pour le dernier soir avant le mariage, le salon résonna des rires et des discussions sur l'avenir. Son chat -obscurial- sur les genoux, Noah participait au travers d'un silence posé et paisible, écoutant ses invitées s'enthousiasmer sur l'avenir des jeunes mariés. Personne n'était dupe cependant. Tout le monde ici savait pour l'Apocalypse, que ce soit Brenda ou Itahsi. L'humeur n'était pas au "et si ?" mais plutôt au "que fera t-on après ?" pour parler de choses heureuses, comme la naissance de l'enfant d'Eleven et Sael.
[i]"Vous envisagez toujours de vous installer en Sphéria et devenir agent de liaison pour le Lucrécio ? [/i]demanda Brenda entre deux tasses de thé.
[i]- Je ne sais pas encore,[/i] répondit Eleven, songeuse. [i]Sael l'a évoqué mais il a un travail ici.
- Ambrosia y aurait sa place en revanche, un pays où la magie se pratique librement !"[/i]
La concernée sourit en coin au fond de son fauteuil.
[i]"Je vais y réfléchir, mon avenir n'est pas fixé. De toute façon que j'y installe ma résidence permanente ou non je ne serais qu'à un portail de Du'Lucart vous me verrez souvent."[/i]
La magicienne n'oubliait pas non plus son projet de voyage avec Ambrosius. Le garçon lui ressemblait de plus en plus d'ailleurs. Au même moment il plumait toute la tablée au poker quelques rues plus bas, dans le salon du manoir Sigma. Lui aussi méritait plus que n'importe qui d'autre un avenir.
[i]"La seule qui ne risque pas de vouloir changer quoi que ce soit à sa vie en tout cas, c'est bien Noah !"[/i]
L'interpellée sourit en guise de première réponse, et hocha la tête :[i]"Je suis chez moi ici, à ma place."[/i]
Elle savait au fond, et Brenda le fit remarquer, que même si Marek n'était pas l'héritier et uniquement lié par le mariage de sa mère à la maison Ravenhood, le fait qu'il soit âgé d'un an de plus et surtout qu'il soit un homme, le plaçait au même niveau de légitimité qu'elle dont nul n'ignorait les origines "officielles" d'orpheline adoptée par le vieux baron célibataire. Sur le plan purement technique, il pouvait revendiquer le titre. Et lui, avait une fiancée et la promesse d'une descendance. Noah ne pouvait ignorer cette réalité qui lui tordait l'estomac. Le problème, au fond, ce n'était pas Marek. Si elle l'avait épousée -ce qui était prévu au départ rappelons le- il aurait de toute façon hérité du titre. Qu'il soit son frère, son binôme, son homme de confiance, tout lui allait. Mais depuis trois ans on l'avait préparée, éduquée, entraînée à devenir la future baronne Ravenhood. Marek n'était pas comme elle, même avec toute la volonté du monde et même si l'on pouvait supposer qu'il adopte aisément la position loyaliste de la maison Ravenhood et jure fidélité au prince Lucanor, il ne serait jamais aussi loyal, aussi dévoué, aussi profondément attaché au Lucrécio qu'elle ou son père. C'est ce qu'elle pensait, égoïstement, obstinément et avec toute l'affection (discrète) qu'elle pouvait lui porter. Elle préféra changer de sujet : [i]"Enfin, j'ai tout de même un projet oui. Avec l'aide d'Ambrosia, je compte me faire aménager un cottage près de l'étang en dehors de la ville. Rien de grandiose, pour mes jours de repos."[/i]
Brenda haussa un sourcil.
[i]"Je croyais que l'achat de terres autour de la capitale n'était plus possible depuis l'abolition des privilèges de la noblesse ?"[/i]
Noah réalisa son erreur dans les yeux plissés de la dragonne sous forme humaine. Elle avoua, la mort dans l'âme et la main sur le pelage du chat noir qui bailla la mâchoire grande ouverte.
[i]"Il s'agit d'un cadeau à l'issue de ce que vous savez, au nouvel an."[/i]
Eleven et Ambrosia étirèrent un large sourire, déjà au courant. Et c'était repartit pour dix minutes de gloussements et ragots durant lesquelles Noah ne trouva son salut qu'en Ambrosia, qui assumait pleinement de partager l'avis de Brenda mais par principe soutenait sa meilleure amie dans ses esquives. [i]"Vous ne voyez donc pas qu'il vous aime ?"[/i], [i]"en plus il a réservé sa première danse demain"[/i], Eleven elle-même se perdait en rêveries à ce sujet et bien mal avisé celui ou celle qui oserait gâcher le plaisir de la future mariée. [i]"Depuis toutes ces années, on ne lui a connu aucune relation officielle il me semble."[/i]
Noah ne put que soupirer avant de répondre.
[i]"Si les codes sociaux de l'aristocratie m'interdisent de m'afficher avec un homme sans promesse de mariage, imaginez ce que ce doit être pour le prince du Lucrécio. Et nombreux sont ceux de ses partisans à travers tout l'Empire qui voudraient le voir épouser l'impératrice Elisabeth pour récupérer le trône des Giovanni."[/i]
A cette évidence, même Brenda devint plus sérieuse pendant une minute. Toutes les unions ne sont pas aussi aisée et belles que celles du lendemain. Noah elle-même faisait partie de la faction des partisans loyalistes, les amis de son père approuvaient cette idée. Elle alla jusqu'à leur parler du cardinal durant la visite de l'impératrice qui s'était entretenu avec Lord Kandras à ce sujet durant le dîner. Pourtant, plus les filles insistaient en repassant le fil des derniers mois, plus elle se mettait à douter. Il avait dit devoir fermer son cœur, mais tout ce qu'il faisait depuis laissait entendre d'autres intentions.
[i]"Mademoiselle, une lettre de votre père."[/i]
Sauvée par le facteur. Noah se leva rapidement. Elle laissa ses invitées à leurs spéculations sur ce que le prince ferait demain et s'empressa d'ouvrir l'enveloppe. La surprise se lit alors sur son visage.
[i]"Comment ça, il rentre demain tout seul ?"[/i]
Comme d'habitude, les messages de lord Kandras sont concis et minimalistes. Il lui annonçait simplement rentrer le lendemain et laisser son épouse à Archange rendre visite à des proches. Il ne donnait ni la raison de son retour, ni s'il avait l'intention de repartir ensuite. Qu'à cela ne tienne, Noah donna ses consignes aux domestiques afin que l'on prépare ses appartements pour le lendemain matin en même temps que l'on préparait une chambre pour Eleven.
"Mais au fait, Eleven, vous vous êtes entraînée pour votre première valse demain ?"
Ah, enfin un sujet où Noah pouvait exceller sans être le centre de l'attention. Les rougeurs aux joues de la future mariée la rappelèrent à son rôle qu'elle prenait très à cœur : s'assurer que tout soit PARFAIT pour Eleven. Cela comprenait aussi la préparer à danser avec son mari sans trébucher tous les deux pas.
[i]"Je vois, on va tâcher d'éviter la catastrophe. La salle de bal est par ici."[/i]
Brenda au piano, Ambrosia et Itahsi en commentatrices du dimanche verre de vin à la main, la soirée se poursuivit ainsi. Eleven vit son enterrement de vie de jeune fille mué en un entraînement intensif à la valse avec une instructrice à la rigueur militaire et perfectionniste en la personne de sa propre demoiselle d'honneur. Et les dieux savent si Noah, d'ascendance duk'zarist, pouvait être la pire des sergent-instructeur face à une jeune recrue sur le point d'être envoyée au front.
[i]"Encore !"
"Ton dos n'est pas droit !"
"Recommences !"
"On s'en fiche des ampoules, Ambrosia peut les faire disparaitre en un claquement de doigts."
"Respire doucement, tu es raide comme un piquet !"
"Aller, on reprend !"[/i]
Ce n'est qu'à l'approche de minuit qu'enfin le calvaire de la pauvre Eleven prit fin et qu'elle monta enfin se coucher tandis que Brenda, Ambrosia et Itahsi rentraient de leur côté. Demain vint bien trop vite malgré le peu de sommeil nécessaire au nephilim. Mais tout était prêt, les tenues livrées, le lieu de la cérémonie décoré, et même le problème de mousse de crevettes qui avait terrorisé Brenda toute la journée semblait bien loin à présent. Ils n'auraient plus qu'à profiter de cette dernière journée sans penser à ce qui viendrait après.
[center][img]https://i.ibb.co/ZpWgG9Qc/separateur.png[/img][/center]
[i]"Qu'est ce qui vient après ?! Je ne sais plus !
- le corset, et ensuite la ceinture ! ensuite !"[/i]
Adossée à la porte de sa chambre, Noah déjà prête depuis une demi heure observait avec délice le spectacle d'habillage de la mariée, livrée aux mains expertes de Vanessa et Marie-Louise les deux femmes de chambre de la maison Ravenhood. Les deux vieilles dames se frottaient les mains depuis la veille à l'idée de jouer à la poupée avec une autre jeune femme que celle dont elles avaient la charge quotidienne. Cela n'avait pas épargné à Noah le même rituel matinal mais elle en avait l'habitude. Aujourd'hui elle souriait presque normalement.
[i]"Mademoiselle, dame Brenda est arrivée et on m'informe que votre père sera ici d'une minute à l'autre !
- Je descends."[/i]
Dans le hall, Brenda faisait les cents pas, légèrement contrariée.
[i]"Brenda si c'est encore pour cette histoire de crevette, prenez du saumon.
- Non, non, ça c'est réglé ! Mais je me disais que nous devrions présenter vous-savez-qui à Eleven dès maintenant. On ne va pas attendre la dernière minute non plus.
- Mhm. Oui vous avez raison. Prévenez les autres, et installez-vous au salon le temps que j'accueille mon père."[/i]
Le temps qu'Eleven soit enfin habillée, Brenda eut le temps de passer un appel pour faire venir toute l'équipe. Ambrosia, Ambrosius, Stephan, Miasquier. Lord Kandras fut accueilli dans la foulée par les domestiques et sa fille, dans son bel uniforme d'apparat ce qui fit comprendre à Noah la raison de son retour imprévu. Brenda lui avait envoyé une invitation pour le mariage, et il avait trouvé un prétexte pour s'éclipser un jour ou deux. Son épouse n'était pas au courant de l'existence du surnaturel, elle n'aurait pas pu y assister. En voyant sa fille dans la superbe robe réalisée par Ambrosia, il eut un sourire et replaça une mèche de cheveux au-dessus de son oreille.
[i]"Tu es parfaite."[/i]
Noah sourit à son tour mais ils n'eurent pas le temps de parler davantage. Conrad Zavaskia entra dans le manoir au moment où Eleven apparaissait en haut des escaliers. Elle le reconnut aussitôt et se jeta dans ses bras avant qu'il ai prononcé le moindre mot. Il s'excusa mille fois de l'avoir laissée seule toutes ces années. Loin d'être rancunière, Eleven ruina son maquillage à force de pleurer mais en redemandait sans cesse à vouloir qu'il lui raconte tout sur sa mère défunte, celle qu'elle n'avait jamais connu. Depuis la salle à manger adjacente, le reste des invités présents devaient retenir Brenda irradiant de sa lumière les larmes aux yeux. Loin d'être aussi émotive, Noah pestait à côté d'Ambrosia comme quoi il faudrait lui refaire tout son maquillage et manqua d'assassiner du regard Conrad lorsqu'il suggéra à Eleven qu'elle lui présente son fiancé avant de partir pour la forêt de Shiefer.
[i]"Et puis quoi encore ? Sael ne verra pas la robe avant la cérémonie, il y a des traditions !"[/i]
Conrad ne put s'empêcher de rire.
[i]"C'est vrai. Ma soeur tu as choisi la demoiselle d'honneur la plus zélée qui existe visiblement.
- Et encore mon cher, vous n'avez pas idée de ce qu'el-...
- Stephan, écrase tu veux ? j'ai été à bonne école c'est tout."[/i]
Noah lança un regard vers son père qui rehaussa le menton avec fierté. Elle s’apprêtait à lui prendre le bras quand le majordome du manoir s'avança, un peu fébrile, devant le maître de maison et sa fille.
[i]"Monsieur, mademoiselle... IL est arrivé."[/i]
Noah ouvrit grand les yeux.
[i]"Comment ça il est arrivé, pourquoi ?"[/i]
Ce n'était pas prévu. Ambrosia se précipita à la fenêtre du salon pour apercevoir cinq carrosses alignés dans la rue en face du manoir, tous conduits par un cocher en uniforme de corbeau. Sur le perron, sa majesté le prince Lucanor attendait patiemment accompagné de Daaku. Noah ne se donna pas le temps de réfléchir ou de se poser trop de questions. Il ne serait pas dit qu'un Ravenhood aurait fait attendre le prince du Lucrécio sur le perron comme le dernier des coursiers.
Il était venu plus tôt. Il avait tenu à saluer la mariée et avait pris la peine d'organiser le transport afin qu'Ambrosia n'ai pas à ouvrir elle-même un portail pour tout le monde. Entre autres, il fut le premier à offrir un cadeau de mariage. Il annonça qu'il avait personnellement examiné le dossier transmis aux corbeaux par Conrad et qu'il s'était arrangé pour qu'il arrive avant la fin de cette journée entre les mains de l'impératrice. Au vu des preuves accablantes, le patriarche Zavaskia serait probablement expulsé de ses terres d'ici demain et il avait d'ores et déjà envoyé une équipe de corbeaux pour le cueillir et s'assurer qu'il soit "logé" quelque part sous bonne garde. Ainsi, dès demain Conrad pourrait reprendre les affaires familiales. De quoi donner à Eleven un sourire à la fois radieux et reconnaissant pour entamer les festivités.
Avant de partir, Noah la retint et plaça sur son front la tiare et le voile qu'elle lui avait offert pour la Nuit de la Bénédiction.
[i]"Voilà, maintenant tu es prête." [/i]
Et elle la laissa monter avec son frère dans le premier carrosse sous les regards émerveillés des nobles et riches bourgeois du voisinnage. Brenda s'installa dans le deuxième, Miasquier, Itahsi et toute la ménagerie dans le troisième, Ambrosia, Ambrosius et Stephan dans le quatrième, Noah et son père furent invités à monter dans le dernier avec sa majesté. Le convoi fit la route jusqu'à l'aire des portails dissimulée à la sortie de la ville et franchit sans s'arrêter ni ralentir celui que deux magicien ouvrirent en les voyant approcher. La forêt était magnifique, décorée de guirlandes de fleurs et illuminée par des lanternes donnant au sous-bois un aspect féérique. C'était tout ce qu'Eleven et Sael étaient après tout : des sylvains, proches de la nature et (à en croire Noah) aussi mièvres que des tourtereaux qui roucoulent au milieu des fleurs et des petits cœurs flottant.
Néanmoins, la cérémonie fut une réussite, et sans accro, une fois n'est pas coutume. La rencontre entre Conrad et l'autre frère se fit sans heurt. Sael se montra des plus amical et accueillant lui aussi. Eleven fit son entrée, tout le monde se leva. A la place du prêtre, même Miasquier affichait son visage le plus solennel et ce fut Noah qui -ironiquement- manqua de s'étrangler en le voyant ainsi. Debout à côté des frères d'Eleven elle lança tout de même à Ambrosia un regard qui disait "tu savais qu'il était aussi prêtre de la religion sylvaine toi ?!" ; à ses gros yeux Ambrosia haussa simplement les épaules, hilare. Ce fut les cinq secondes de confusion totale, tout le reste fut absolument parfait.
[i]"Par les pouvoirs qui me sont conférés, je vous déclare mari et femme."[/i]
Les applaudissements fusèrent. Noah sourit. Voilà, c'est fait, ils sont mariés. Eleven était heureuse, comblée, c'est tout ce qui importait aujourd'hui. en les regardant traverser l'allée centrale sous les jets de pétales de fleurs, elle inspira et expira longuement. Si longuement qu'elle ne vit pas le bouquet de la mariée être jeté en l'air. S'il lui était tombé dessus elle ne l'aurait même pas senti, ni esquivé. Mais elle fut chanceuse, Ambrosia beaucoup moins. Un petit cri de surprise annonça que la magicienne venait de réceptionner le bouquet, incrédule, tenant l'objet comme on tient une grenade dégoupillée dont on ne sait que faire.
Ambrosia leva les bras en l'air en s'exclamant, joyeux :
[i]"Tu l'as eu maman ! Est-ce que ça veut dire que tu seras la prochaine à te marier ?"[/i]
En voyant la détresse dans les yeux de son amie, Noah lui rendit volontiers la solidarité de la veille :
[i]"Oui enfin on a pas précisé quelle année, hm.
- Mh mh ! Et il faudra que tous les autres soient patients alors parce que je compte vivre quelques siècles... c'est pas demain la veille !
- Ben, y a Stephan !"[/i]
Noah leva les bras, là elle ne pouvait plus rien pour elle. Et de toute façon, Miasquier s'approchait déjà discrètement.
[i]"Psst, Noah, ils vont bientôt ouvrir le bal il faudrait qu'on y aille.
- Oh, oui. J'arrive tout de suite Miasquier."[/i]
Le menestrel ayant accompli son œuvre religieuse s'empressa de retrouver ses instruments. Noah glissa juste un mot à Ambrosia pour lui dire de préparer leur cadeau commun, et le rejoignit sur la scène sans s'annoncer ni prévenir personne. Elle préférait encore l'effet de surprise que d'affronter les regards et les jugements qu'elle imaginait déjà. Et elle chanta, la chanson qu'elle avait elle-même composée à la demande de la mariée pour l'évènement. Noah n'était pas la meilleure chanteuse, ni la meilleure compositrice, mais elle avait mit tout son cœur à ce cadeau. Pour une amie, juste pour la voir sourire et lui offrir le mariage dont elle rêvait. Et cela se vit, ou du moins s'entendit, car elle réalisa une performance bien au-dessus de ses capacités ce jour-là. Le même genre de miracle que celui qui avait conduit Ambrosia à lui confectionner une robe éblouissante deux jours plus tôt.
[center][youtube]yoEWHnSijBE[/youtube][/center]
Les jeunes mariés valsaient à la lueur des lanternes dans le sous-bois tandis que sur le lac, Samba faisait bouger l'eau en rythme avec la mélodie sans éclabousser personne. Noah acheva son chant et s'éclipsa aussi doucement qu'elle était apparue, peu encline aux ovations surtout après avoir vu le visage de son père cachant mal son émotion. Il s'en était fallu de peu qu'elle lève les yeux au ciel. Elle préférait de loin le Kandras sérieux et implacable. Ambrosia l'attendait tout près.
[i]"Je l'ai, c'est bon. On peut aller lui donner maintenant ce serait une bonne façon de boucler la boucle."[/i]
Noah acquiesça, mais Ambrosia revint aussitôt sur sa proposition.
[i]"Je crois qu'en fait, on va attendre un peu..."[/i]
La magicienne étira un fin sourire, pointant du doigt par-dessus l'épaule de Noah, la silhouette traversant la petite masse des invités. Elle n'eut que le temps de se retourner, le prince lui tendait sa main. Elle retint son souffle, et lui tendit la sienne sans qu'un mot ne soit prononcé. Il l'emmena au centre de la piste de danse sous l’œil amusé d'Ambrosia qui les suivait du regard, bras croisés, ainsi que son fils qui venait de tomber dans les filets d'une jeune sylvaine aux yeux bleus.
[i]"Mon fils, ce tombeur.
- Aller Ambro, reste pas là. On y va nous aussi !"[/i]
Stephan venait de passer dans son dos et l'emmena elle aussi. Lui aussi était bon danseur d'ailleurs, si bon qu'il éclipsait les deux pieds gauche d'Ambrosia, attirant les regards presque autant que les mariés. Noah en aurait souri si elle n'avait eu l'esprit accaparé par autre chose. Assis à table, en revanche, lord Kandras ne manquait rien de la scène.
"Est-ce... c'est sa première danse n'est ce pas ?"
Eleven s'approcha au bras de Sael, tout sourire.
[i]"Exact, monsieur. Le prince l'a réservée.
- Comment cela, réservée ?!"[/i]
Et c'est ainsi que la mariée, appuyée par Brenda, ne manqua pas de raconter dans les moindres détails la scène dont elles avaient été témoins trois jours plus tôt dans le bureau. Si bien que lord Kandras se laissa tomber sur une chaise et saisit la première bouteille de vin à sa portée.
[i]"Et il le fait en public... J'ai besoin d'un verre."[/i]
Pendant de longues minutes, rien d'autre n'exista pour Noah, que la musique, et l'homme qui la faisait tournoyer entre ses bras. Quand la musique cessa et qu'elle fit sa révérence, elle souriait. Il lui fit un baisemain puis s'en alla saluer les mariés avant de prendre congé. Noah resta là, heureuse et finalement pas si surprise. Hier soir, les filles avaient fini par lui faire admettre que, malgré toutes les barrières qu'elle posait sur son esprit logique, malgré ce que lui-même avait dit, Lucanor lui envoyait des signaux clairs.
[i][b]Il n'a dansé qu'avec moi. [/b][/i]
Elle sourit en regardant vers son père, mais ne vint pas s'asseoir tout de suite. Sitôt qu'il eut satisfait sa curiosité sur les "codes sociaux" à propos de la danse, et qu'il fut certain que son âge l'excluait d'office de toute rivalité amoureuse avec sa majesté, Ambrosius tendit sa main à Noah pour l'inviter à son tour, ce qu'elle accepta volontiers.
[i]"Ambro, ton garçon est un véritable gentleman.
- Et c'est moi qui l'ai fait"[/i] répondit la concernée avec un clin d’œil.
Ce fut une belle journée, suivie d'une belle soirée. Kandras discuta longuement avec Brenda et la fit même danser. Noah ne dansa avec personne d'autre pendant un long moment après Ambrosius, en tout cas personne d'humain. A un moment elle retira ses chaussures et vint danser avec Samba à la surface du lac, légère comme de l'air. Elle ne mangea quasiment pas, la tête ailleurs. A la tombée du jour, elle alla trouver son père pensif sur la rive et lui dit en lui tendant sa main : [i]"Je donne ma première danse au prince Lucanor, mais la dernière sera toujours pour vous père"[/i]. Elle n'aurait pas voulu terminer cette journée sans danser avec celui qui l'avait adoptée et qui lui avait tout appris.
Au moment de couper le gâteau, Eleven fit un beau discours très émouvant. A voir Ambrosia émue et Stephan essuyer une larme, elle préféra tourner les talons et marcher un peu plutôt que d'admettre publiquement que OUI BON D'ACCORD l'amour guimauve ce n'est pas SI horrible que cela. Elle avait encore un peu de dignité, juste un peu. Et c'est finalement au bras de lord Kandras qu'elle quitta la fête à la toute fin, la première des membres de l'équipe à partir mais elle avait eu une longue journée.
Au moment de se jeter sur les draps de son lit à baldaquin entre les coussins et le chat qui vint s'étaler sur son ventre, elle souriait encore, fredonnant sa propre chanson : [i]"pourrait-on rêver encore...?"[/i]
[center][img]https://i.ibb.co/ZpWgG9Qc/separateur.png[/img][/center]
Au matin, elle fut éveillée par un cri. Pas un cri de surprise mais de terreur. Noah ouvrit grand les yeux et sauta de son lit dans la seconde pour se ruer dans le couloir, pieds nus et en chemise de nuit. Elle trouva Vanessa debout face à l'une des grandes fenêtres du palier, une pile de linge à ses pieds qu'elle venait de lâcher. La vieille femme de chambre fixait le ciel gris d'hiver, déchiré par des filaments rouge, brillant et épais, qui ne disparurent pas au bout de quelques secondes cette fois. Ils restèrent là. L'air ambiant était plus sombre, plus lourd, plus menaçant. C'était la fin du rêve.
[i]"Ne réveillez pas mon père. Quand il se lèvera, faites comme d'habitude et s'il le demande, dites-lui que je suis simplement partie remplir mon devoir."[/i]
Froidement, la fille Ravenhood pris son bain, s'habilla, se chaussa, et répondit à l'appel de ses camarades qui voyaient la même chose qu'elle. Elle finissait de nouer ses cheveux et d'ajuster ses gants quand ils entrèrent ensemble dans le palais. Les gardes se tenaient à leur poste, silencieux. Dans le hall, pas un chat en dehors du coursier à l'accueil.
[i]"Sa majesté vous attend."[/i]
Dans le bureau, ils le trouvèrent debout en face de la fenêtre à côté de Conrad, pas le frère d'Eleven mais le commandant des Templiers. Ce dernier était prêt à nous emmener à Tol Rauko, enfin presque. Il avait encore besoin de quelques heures pour préparer son zeppelin personnel et eux pour établir un plan, car entrer à Tol Rauko ne se fait pas si aisément. Conrad était leur ami, mais les Templiers vivent reclus depuis si longtemps et sont si dévoués à leur mission que même les corbeaux de Lucanor ne parviennent pas à infiltrer leur forteresse.
Le prince avait retrouvé toute sa froideur lui aussi. Calme, en apparence, il prit place derrière son bureau et les invita à préparer leurs arguments devant lui, à faire comme s'il était le grand maréchal des Templiers et tenter de le convaincre et les laisser accéder à la machine de Rah. Noah mit en marche son sens tactique.
[i]"Les arguments matériels et politiques ne fonctionneront pas, l'émotionnel non plus, il faut taper dans le pragmatique. Viser leur mission, c'est tout ce qui compte à leurs yeux.
- Oui, oui. Vous chauffez."[/i]
Après plusieurs minutes, Ambrosia suggéra de les mettre devant le fait accompli mais Noah redoutait que cela les braque d'être accusés. Stephan tourna la question autrement, moins une accusation qu'une évidence. Si ça tourne mal, ils seront la cause, donc ils ont tout intérêt à ce que cela ne tourne pas mal.
[i]"Bien, très bien. Mais il reste le problème de la confiance. Ils ne vous connaissent pas, ils ne vous laisseront pas descendre seuls. Que vont-ils faire.
- Nous faire surveiller, grinça Eleven."[/i]
Noah acquiesça, on entrait dans son domaine de compétence pour ainsi dire.
[i]"Il faut les inciter à nommer Conrad et ses hommes pour nous surveiller, mais sans évoquer nos relations. Ils doivent croire que l'idée vient d'eux."[/i]
Lucanor hocha la tête.
[i]"Dernier point, quel rôle devez-vous jouer pour cela ?
- Des mercenaires. Ils ne doivent en aucun cas faire le lien entre nous et le Lucrécio, ni qui que ce soit d'autre. Ce qui en théorie ne nous donnerait pas les moyens dont nous prétendons disposer, sauf si nous nous affichons comme mercenaires ayant travaillé pour un peu tout le monde.
- Et si ils ont les moyens de déceler la vérité ?[/i] demanda Ambrosia.
[i]- En dehors de mademoiselle Ravenhood, aucun de vous n'est membre des corbeaux. Je vous emploie comme des mercenaires. En grossissant le trait vous devriez trouver le discours approprié."[/i]
Toute l'équipe s'accorda sur une version, et sur les braises diplomatiques sur lesquelles il faudrait marcher. Ils arriveraient à Tol Rauko comme des captifs, livrés par le Lucrécio à Conrad avec des informations dites douteuses à transmettre et surtout entravés par le fameux dispositif KRONOS des Templiers. Dispositif que le prince tint à leur montrer, afin qu'ils se préparent mentalement car ce ne serait pas une partie de plaisir.
[i]"Je vous le demande une dernière fois : êtes-vous prêts pour cette mission ?"[/i]
Ils échangèrent un regard, un seul, avant de hocher la tête tous les quatre, quasiment de concert. Cette équipe avait été constituée dans ce but. Le groupe le plus chaotique qui soit, pour affronter la plus chaotique des machines jamais conçues pour menacer l'existence de ce monde tout entier.
[i]"Il vous reste quelques heures, je vous ferais appeler quand tout sera en place. Retournez auprès de ceux que vous aimez mais ils ne doivent rien savoir de cette mission. Nous vivons une nouvelle Rupture des Cieux."[/i]
Encore ces mots, juste et pourtant si cruels dans le cœur de Noah. Elle ne dit rien, se contenta de s'incliner. A la sortie, Daaku leur barra le chemin et vint poser sa tête contre leurs mains l'un après l'autre. Eleven se baissa sur la panthère et lui murmura :[i] "prends soin de ton maître, d'accord ?"[/i] il n'y avait rien d'autre à ajouter. Noah s'accorda une seconde de plus pour gratter l'énorme félin derrière l'oreille avec un léger sourire entendu et l'équipe se dispersa pour le temps restant. Noah prit d'abord la route de l'aerodrome. Elle ne voulait pas rentrer au manoir sachant qu'elle ne pouvait rien dire à son père. Le vieux corbeau avait servi dans les services secrets du Lucrécio pendant près de vingt ans, il ne lui faudrait pas plus de dix secondes pour la percer à jour même s'il ne voulait rien savoir. Elle ne voulait pas non plus infliger à Blacky la souffrance d'une seconde séparation comme le jour de sa mort quelques siècles plus tôt. Elle choisit la solitude dans un premier temps, mais son cœur lui hurlait que sa place n'était pas ici. Elle lâcha la rambarde, tourna les talons, et courut jusqu'aux palais. Elle monta les marches quatre à quatre, et se hâta de se rendre aux archives. Non, elle n'irait pas frapper au bureau de Lucanor, elle n'irait pas quémander pour passer ses dernières heures auprès de lui. Elle s'était promis de ne jamais rien attendre ou réclamer, qu'elle ne serait pas cette distraction qu'il voulait éviter. Ici, plongée dans son travail du quotidien, c'était là qu'elle se sentait au plus près de lui qu'elle ne pouvait se l'accorder.
Quelques heures plus tard, les communicateurs sonnèrent tous en même temps. Ils se retrouvèrent à nouveau dans le bureau pour lancer officiellement la mission Upnapistim, du nom de la machine de Rah. Le prince les accompagna jusqu'à l'aerodrome dans une voiture fermée. Conrad les attendait sur la plateforme d'embarquement.
[i]"Nous sommes prêts à partir, il faut faire vite."[/i]
Tous les quatre s'inclinèrent une dernière fois devant leur prince avant de suivre le templier. Lucanor les regarda tour à tour, sérieux, froid, mais peut-être aussi confiant comme s'il voulait leur offrir un dernier encouragement. Eleven, Stephan, Ambrosia, puis Noah qu'il fixa une seconde de plus. Juste une seconde mais elle s'en rendit compte. Rien qu'une petite seconde et il se détourna. Il remonta dans le carrosse fermé, et s'en alla avant le décollage. Noah monta en dernier.
[i]"C'est quoi ça ?"[/i]
Une boule noire fusait dans leur direction. Stephan prononça son nom comme une évidence, Noah se tourna et ouvrit ses bras pour réceptionner le caniche qui s'y jeta en pleurant. Il savait, le petit futé.
[i]"Non, non, on ne peut pas l'emmener !"[/i] commença à protester Conrad. [i]"S'il met une seule patte à Tol Rauko les templiers ne le laisseront jamais repartir !"[/i] mais Ambrosia le fit taire d'une voix posée. [i]"Laissez-le dire au revoir, juste ça."[/i]
Noah serra son familier contre elle, murmurant doucement.
[i]"Je sais, c'est la deuxième fois que je te laisse en arrière mais cette fois je ne pars pas pour mourir. Je vais revenir. Et j'ai besoin que tu restes ici pour veiller sur tout le monde. Tu peux faire ça pour moi ?"[/i]
L'obscurias couina comme un chiot en se blotissant contre elle. Puis il en fit de même avec tous les membres de l'équipe avant de reculer sur la plateforme de l'aerodrome. La porte se ferma dans un grincement métallique accompagné de cliquetis. Poussé par un coup de vent hivernal, le zeppelin s'arracha du sol et commença à prendre de l'altitude. Dans l'habitacle, les quatre camarades s'alignèrent face au ciel de plus en plus sombre, et de plus en plus rouge, tandis qu'au loin dans leur dos le hurlement d'un chien accompagnait leur départ. Eleven pleura, Ambrosia posa une main sur le bras de Stephan. Noah demeura immobile et froide, glaciale comme lors de leur première rencontre sous le ciel gris et froid du Goldar neuf mois plus tôt. Si elle avait changé depuis, son objectif resterait le même. La mission avant tout le reste.
[right][b][i]"A vos ordres, votre majesté."[/i][/b][/right][/quote]
Lerith
Il y a 3 jours et 18 heures
Upnapitchim - Partie 1
Dans les profondeurs de Tol Rauko
Nier la peur ne serait que folie. Durant ces deux jours de voyage, l'austérité et le silence envahirent le zeppelin chacun ne sachant que dire, à la fois pressés d'arriver et pas vraiment de devoir enfiler les fameuses combinaisons d'entrave des templiers. Pour conjurer le sort, Ambrosia suggéra au dernier jour d'ouvrir la bouteille de vin de l'époque de Salomon qu'elle avait conservé depuis leur mission dans les marais d'Aequo.
"La moitié maintenant, on la termine au retour"
C'était sans doute le meilleur pacte possible, qu'ils partagèrent avec Conrad. Le vieux templier apaisait l'esprit par sa bienveillance et son humour, sa présence les rassurait. Ils auraient au moins un allié là-dedans. Un allié amusant, curieux, parfois indiscret mais Ambrosia une fois encore s'empressa de voler au secours de Noah lorsque le sujet "vous et le prince" fut abordé. Noah se consacra ainsi pleinement aux préparatifs de son plan d'infiltration. Ils devaient s'accorder dans leur version, leurs personnages, le plus gros bobard de tous les temps dont dépendait en partie la survie du monde entier. Rien de moins pour se motiver.
"Nous y sommes."
L'imprenable forteresse de Tol Rauko ne tenait pas sa réputation des hautes murailles et de l'arsenal secret des Templiers, mais de la topographie de l'île. Aucun accès à pieds depuis la mer, rien que des falaises vertigineuses impossible à escalader, encore moins à couvert. Ils n'en virent pas les passerelles, ni le sentier, ni les premiers bâtiments car on leur passa la camisole avant de les extraire de l'appareil. Durant tout le trajet jusqu'à la garnison principale, tous leurs sens furent neutralisés ainsi que leurs capacités. Ce n'est qu'une fois devant le haut-maréchal et son conseil des maréchaux -dont Conrad- qu'on leur retira enfin une partie de leurs entraves.
Le vieil homme ne semblait pas hostile mais clairvoyant, lui mentir ne serait pas aisé il fallait tricoter la vérité et limiter les mots inutiles. Les deux plus jeunes en revanche affichaient une expression des plus méfiantes, surtout la seule femme du conseil qui semblait les juger avec toute la hauteur de son grade. Conrad ne pouvait pas encore les soutenir pour ne pas se trahir. Noah inspira un grand coup :
On applique le plan.
Ils jouaient leur rôles de mercenaires. Noah la désabusée expliqua comment Eleven la psychique avait reçu des vision de plus en plus inquiétantes qui les avait mit sur la piste de la clé, de la machine, et de l'île avec l'aide efficace de Stephan et Ambrosia. Le tout sous de faux noms évidemment. Et pour ne pas trahir son allégeance hélas indéfectible envers l'homme qui les avait soit-disant capturés, Noah joua la carte de l'insolence et de la désinvolture, allant jusqu'à faire preuve d'un soupçon d'irrespect qui lui arracha la gorge intérieurement. Ambrosia fit étalage de sa science, Eleven joua sur son insécurité et sa timidité naturelle -et donc parfaitement crédible- Stephan parla peu. Ils furent si efficaces... qu'on les envoya en cellule le temps de décider de leur sort.
"Merveilleux" ironisa Ambro, "pension complète.
- Shhht, on nous écoute encore."
Et pour cause, pas moins de cinq templiers s'étaient postés autour de leur prison. Ils tinrent leur rôle tout du longe, allant jusqu'à extérioriser leur impatience et leur angoisse d'être à court de temps ; angoisse réelle.
Il faut que ça marche... il le faut.
"Nous avons décidé d'envoyer une unité de templiers dans les souterrains. Vous les accompagnerez et mettre à profit vos soit-disant moyens. Si vous en revenez vivants eh bien... nous réfléchirons à vous rendre la liberté. A moins que vous ne souhaitiez vous engager."

Conrad s'était arrangé pour être désigné dans l'escorte avec ses propres hommes. Sur le trajet dans les souterrains, l'ambiance se détendit un peu alors qu'ils traversaient le refuge des créatures surnaturelles. Noah ne put s'empêcher de trouver leur situation triste bien que nécessaire. Ils étaient certes bien traités ici, ils ne manquaient de rien, mais tous ces gens n'en étaient pas moins prisonniers de Tol Rauko, condamnés à vivre dans cette arche immense et magnifique mais rien comparé à l'immensité et à la beauté du monde extérieur.
"C'était ça ou l'Inquisition" défendit Conrad en voyant son visage froid devenu compatissant. Elle hocha la tête en silence et suivi le groupe jusque dans les profondeurs de l'île, loin sous le niveau de la mer, jusqu'à l'immense porte haute d'une dizaine de mètres qui arracha à Stephan un
"ouais il avait pas quelque chose à compenser quand même ?"
Conrad rit légèrement.
"Drôle de manière de vous présenter devant la Porte de Rah."
Derrière cette porte que nul n'avait ouverte depuis 700ans se trouvait la fameuse machine, Upnapitchim, dont l'éveil inattendu et inexpliqué avait provoqué la nouvelle Rupture des Cieux. Machine qu'ils devaient désactiver, peut-être même détruire, et de préférence survivre à tout cela pour rentrer au Lucrécio faire leur rapport. Ils se regardèrent, et dévoilèrent la clé ensemble.
La porte grinça. Le mécanisme s'enclencha, rouage après rouage, loquet après loquet, dans un bruit assourdissant jusqu'à ce que la porte s'ouvre juste assez pour les laisser passer l'un après l'autre. Noah eut un regard par-dessus son épaules, et un sourire en coin que Conrad remarqua.
"A quoi pensez-vous ?
- Je me disais... que je suis la première corbeau qui a réussi à s'infiltrer dans Tol Rauko." souffla t-elle avec un brin de fierté mais aussi un pincement au cœur sachant qu'elle ne pourrait jamais en partager le succès avec son père. La main de Conrad sur son épaule la ramena à la réalité.
"Si vous pouviez n'en faire mention à personne, car là c'est moi qui risque gros."
Un hochement de tête entendu et ils entrèrent dans la dernière base de leur ennemi. Et l'instant d'après, la galerie s'écroulait devant la porte à cause du mécanisme, les isolant à l'intérieur tandis que le reste de l'escouade de templiers recula pour éviter de se retrouver ensevelis sous trois tonnes de rochers.
"... ça commence bien !"
[quote]Lerith
[center][h1]Upnapitchim - Partie 1[/h1]
[h3] Dans les profondeurs de Tol Rauko [/h3][/center]
Nier la peur ne serait que folie. Durant ces deux jours de voyage, l'austérité et le silence envahirent le zeppelin chacun ne sachant que dire, à la fois pressés d'arriver et pas vraiment de devoir enfiler les fameuses combinaisons d'entrave des templiers. Pour conjurer le sort, Ambrosia suggéra au dernier jour d'ouvrir la bouteille de vin de l'époque de Salomon qu'elle avait conservé depuis leur mission dans les marais d'Aequo.
[i]"La moitié maintenant, on la termine au retour"[/i]
C'était sans doute le meilleur pacte possible, qu'ils partagèrent avec Conrad. Le vieux templier apaisait l'esprit par sa bienveillance et son humour, sa présence les rassurait. Ils auraient au moins un allié là-dedans. Un allié amusant, curieux, parfois indiscret mais Ambrosia une fois encore s'empressa de voler au secours de Noah lorsque le sujet "vous et le prince" fut abordé. Noah se consacra ainsi pleinement aux préparatifs de son plan d'infiltration. Ils devaient s'accorder dans leur version, leurs personnages, le plus gros bobard de tous les temps dont dépendait en partie la survie du monde entier. Rien de moins pour se motiver.
[center][b][i]"Nous y sommes."[/i][/b][/center]
L'imprenable forteresse de Tol Rauko ne tenait pas sa réputation des hautes murailles et de l'arsenal secret des Templiers, mais de la topographie de l'île. Aucun accès à pieds depuis la mer, rien que des falaises vertigineuses impossible à escalader, encore moins à couvert. Ils n'en virent pas les passerelles, ni le sentier, ni les premiers bâtiments car on leur passa la camisole avant de les extraire de l'appareil. Durant tout le trajet jusqu'à la garnison principale, tous leurs sens furent neutralisés ainsi que leurs capacités. Ce n'est qu'une fois devant le haut-maréchal et son conseil des maréchaux -dont Conrad- qu'on leur retira enfin une partie de leurs entraves.
Le vieil homme ne semblait pas hostile mais clairvoyant, lui mentir ne serait pas aisé il fallait tricoter la vérité et limiter les mots inutiles. Les deux plus jeunes en revanche affichaient une expression des plus méfiantes, surtout la seule femme du conseil qui semblait les juger avec toute la hauteur de son grade. Conrad ne pouvait pas encore les soutenir pour ne pas se trahir. Noah inspira un grand coup : [i]On applique le plan. [/i]
Ils jouaient leur rôles de mercenaires. Noah la désabusée expliqua comment Eleven la psychique avait reçu des vision de plus en plus inquiétantes qui les avait mit sur la piste de la clé, de la machine, et de l'île avec l'aide efficace de Stephan et Ambrosia. Le tout sous de faux noms évidemment. Et pour ne pas trahir son allégeance hélas indéfectible envers l'homme qui les avait soit-disant capturés, Noah joua la carte de l'insolence et de la désinvolture, allant jusqu'à faire preuve d'un soupçon d'irrespect qui lui arracha la gorge intérieurement. Ambrosia fit étalage de sa science, Eleven joua sur son insécurité et sa timidité naturelle -et donc parfaitement crédible- Stephan parla peu. Ils furent si efficaces... qu'on les envoya en cellule le temps de décider de leur sort.
[i]"Merveilleux" ironisa Ambro, "pension complète.
- Shhht, on nous écoute encore."[/i]
Et pour cause, pas moins de cinq templiers s'étaient postés autour de leur prison. Ils tinrent leur rôle tout du longe, allant jusqu'à extérioriser leur impatience et leur angoisse d'être à court de temps ; angoisse réelle.
[i]Il faut que ça marche... il le faut. [/i]
[center][img]https://i.ibb.co/ZpWgG9Qc/separateur.png[/img]
[i]"Nous avons décidé d'envoyer une unité de templiers dans les souterrains. Vous les accompagnerez et mettre à profit vos soit-disant moyens. Si vous en revenez vivants eh bien... nous réfléchirons à vous rendre la liberté. A moins que vous ne souhaitiez vous engager."[/i]
[img]https://i.ibb.co/ZpWgG9Qc/separateur.png[/img][/center]
Conrad s'était arrangé pour être désigné dans l'escorte avec ses propres hommes. Sur le trajet dans les souterrains, l'ambiance se détendit un peu alors qu'ils traversaient le refuge des créatures surnaturelles. Noah ne put s'empêcher de trouver leur situation triste bien que nécessaire. Ils étaient certes bien traités ici, ils ne manquaient de rien, mais tous ces gens n'en étaient pas moins prisonniers de Tol Rauko, condamnés à vivre dans cette arche immense et magnifique mais rien comparé à l'immensité et à la beauté du monde extérieur.
[i]"C'était ça ou l'Inquisition"[/i] défendit Conrad en voyant son visage froid devenu compatissant. Elle hocha la tête en silence et suivi le groupe jusque dans les profondeurs de l'île, loin sous le niveau de la mer, jusqu'à l'immense porte haute d'une dizaine de mètres qui arracha à Stephan un [i]"ouais il avait pas quelque chose à compenser quand même ?"[/i]
Conrad rit légèrement.
[i]"Drôle de manière de vous présenter devant la Porte de Rah."[/i]
Derrière cette porte que nul n'avait ouverte depuis 700ans se trouvait la fameuse machine, Upnapitchim, dont l'éveil inattendu et inexpliqué avait provoqué la nouvelle Rupture des Cieux. Machine qu'ils devaient désactiver, peut-être même détruire, et de préférence survivre à tout cela pour rentrer au Lucrécio faire leur rapport. Ils se regardèrent, et dévoilèrent la clé ensemble.
La porte grinça. Le mécanisme s'enclencha, rouage après rouage, loquet après loquet, dans un bruit assourdissant jusqu'à ce que la porte s'ouvre juste assez pour les laisser passer l'un après l'autre. Noah eut un regard par-dessus son épaules, et un sourire en coin que Conrad remarqua.
[i]"A quoi pensez-vous ?
- Je me disais... que je suis la première corbeau qui a réussi à s'infiltrer dans Tol Rauko." [/i]souffla t-elle avec un brin de fierté mais aussi un pincement au cœur sachant qu'elle ne pourrait jamais en partager le succès avec son père. La main de Conrad sur son épaule la ramena à la réalité.
[i]"Si vous pouviez n'en faire mention à personne, car là c'est moi qui risque gros."[/i]
Un hochement de tête entendu et ils entrèrent dans la dernière base de leur ennemi. Et l'instant d'après, la galerie s'écroulait devant la porte à cause du mécanisme, les isolant à l'intérieur tandis que le reste de l'escouade de templiers recula pour éviter de se retrouver ensevelis sous trois tonnes de rochers.
[right][i][b]"... ça commence bien !"[/b][/i][/right][/quote]
Lerith
Il y a 2 jours et 18 heures
Upnapitchim - Partie 2
Ce qui fut, et ce qui sera
L'immensité de l'antre de Rah ne connaissait pas de fin. Dans ce dédale de couloirs et de portes, entre laboratoires et centres de données, ils avancèrent durant des heures tous les cinq. Ils ne connaissaient rien à la technologie avancée de leur ennemi, et si les objets magiques de la salle des archives n'inspiraient déjà rien de bon, les cuves du laboratoire occupées par de malheureux cobayes les firent presque vomir après qu'ils aient manqués d'être tués par un gardien ombreux.
"Ils sont vivants... bordel ils sont vivants !" s'écria Eleven après avoir perçu un léger mouvement de l'un des sylvains conservés.
Ils ne pouvaient pas se permettre de les libérer maintenant et risquer de se retrouver avec des civils paniqués sur les bras quand ils leur expliqueraient à leur réveil que 700ans s'étaient écoulés depuis qu'on les avait placé là. Ils se promirent de les libérer sur le trajet du retour.
L'endroit n'était pas piégé, mais dangereux malgré tout. Outre le gardien, le "puits de néant" manqua de les aspirer en explorant une pièce centrale de ce labyrinthe. Ils trouvèrent une quatrième des "fausses" pièces noires que Stephan conserva avec les autres.
Ils trouvèrent aussi un prisonnier d'un autre type, inattendu celui-là : Luxure, l'un des sept péchés capitaux. Un démon, gardé ici par Rah lui-même pour faire la conversation semble t-il. En voilà bien un que Noah n'était pas triste de savoir enfermé dans un miroir depuis sept siècles. Même là, son pouvoir était immense et sans Conrad qui sait ce qu'il serait advenu des quatre autres. Ils ne se rendirent compte qu'après avoir été tirés en arrière par le templier, qu'ils étaient en train de s'avancer vers le miroir. Et les intentions de Luxure n'étaient certainement pas chastes.
"Non mais ça va pas ?!
- Quel dommage..."
Noah en fut écœurée. Plus encore lorsqu'il prit l'apparence de Lucanor pour la narguer, ce qui la fit se retourner d'un coup en cachant ses yeux pour ne pas voir ce qu'Ambrosia ne se gênait pas de regarder, elle. Il prit aussi l'apparence de Sael, de Desdemone, ce démon n'avait aucune limite. Mais la limite fut franchie lorsqu'il dévoila sans l'exprimer clairement le chagrin d'amour de Conrad. Au milieu des objets pas très chrétiens et du thé à la cerise préféré de Noah suggérant son intimité, un manuel
"cœurs brisés" plongea le vieux templier dans un silence meurtri que la jeune Ravenhood ne pouvait supporter. Pour la première fois de sa vie elle fit ce geste. Elle leva bien le majeur en direction du démon tout en éloignant leur camarade dans la pièce suivante.
"Là, il va trop loin !" lâcha Eleven en les accompagnant.
La "prison" suivante ne fut guère plus agréable mais ils n'avaient pas le choix. Celui qu'ils rencontrèrent était le seul à détenir la clé qui les ferait descendre au niveau suivant. L'entité qui se dissimulait dans une alcôve sombre et qu'ils entendaient siffler depuis qu'ils étaient entrer se présenta enfin : Oméga. Ou Lucifer de son petit nom. Prisonnier sous une forme amoindrie et pourtant il irradiait d'une puissance telle qu'ils restèrent figés face à son regard.
"La clé contre votre engagement"
Il voulait être libéré. Sauver le monde pour lâcher sur lui une nouvelle calamité ? Moyen comme plan mais s'ils n'acceptaient pas il n'y aurait bientôt plus de monde à sauver. Alors ils acceptèrent. En guise de dernier cadeau -et pour accompagner la malédiction qui les liait à lui jusqu'à exécution de l'ordre- il leva l'entrave génétique de Stephan l'empêchant de tenir une arme dans ses mains (le pauvre ne pouvait même pas tenir un couteau pour manger à table). A Noah, il augmenta considérablement sa résistance au Processus ce qui doubla son temps nécessaire entre deux doses. Pour Ambrosia et Eleven il ne pouvait rien. Ce n'étaient en rien des présents bienveillants mais la simple manifestation de son rejet pour toute forme de chaînes. Quand il disparut, l'air s'allégea un peu. Ambrosia souffla un grand coup.
"On a pas le cul sortit du sable...
- ... tu m'explique comment je vais expliquer ça dans mon rapport, moi ?"
Deuxième niveau atteint. Immense, un désert de sable à perte de vue et un plafond si haut qu'on aurait cru au ciel. Au sommet d'une dune, un pilier sortant du sol présentait quatre fentes circulaires. Quatre marques, pour quatre pièces. Stephan les sortit de son sac.
"Des mois qu'on se trimballe ces trucs, on va enfin savoir à quoi ça sert..."
Il le regretta presque aussitôt après avoir actionné le mécanique. Un cri strident retentit dans toute la salle comme l'écho de mille souffrances. Le sol se mit à trembler et des bâtiments sortirent du sable. En quelques secondes, c'est toute une ville qui émergea et ils se trouvaient en plein cœur. Au même moment, des tentacules sombres sortirent de partout, aussi énorme que les ruines d'où elles apparaissaient, encerclant le groupe sans leur laisser le temps de réagir.
"C'est quoi ce truc ?!" hurla Noah en essayant de parer les coups venant de tous côtés.
Ambrosia lui répondit entre deux boucliers de zone leur évitant de se faire écraser.
"J'ai entendu parler d'une cité sylvaine que son maître a tenté de défendre par tous les moyens... et aurait éveillé une abomination qui a massacré tout le monde. On l'appelle Filisnogos !
- Tu m'expliques comment Rah a mit la main sur une VILLE-ABOMINATION pour garder sa machine ?!"
Ce combat fut le plus difficile qu'ils aient jamais connu. Stephan bondissait le plus haut possible, frappant tout ce qui se trouvait sur son chemin en quête d'un cœur ou d'une bouche, n'importe quoi. Noah défendait les filles autant qu'elle pouvait mais à chaque tentacule tombé trois autres sortaient du sol. Comment vient-on à bout d'une ville-monstre toute entière ?
"Elle a forcément un point faible !" enrageait Conrad, serrant la garde de son épée.
L'énergie d'Ambrosia s'amenuisait, Eleven ne savait plus quel sort lancer, où frapper, ou se cacher. Stephan allait finir par s'épuiser aussi fort qu'il puisse être si le combat s'éternisait.
"Désert, désert, chaleur... eau, essayes l'eau !"
Cette pensée fugace, anodine et presque désespérée de leur compagnon s'avéra salvatrice contre toute attente. En frappant avec sa magie sous forme d'eau, Ambrosia sentit la chose s'affaiblir. Ils coururent le long de l'allée centrale jusqu'à une statue isolée en pleine centre de la cité.
"Frappez ici !" s'écria la magicienne, portée par son instinct.
Ils mirent toute leur force dans ce dernier assaut, à bout de souffle, jusqu'à ce qu'enfin la statue brisée s’effondre au sol et que les tentacules disparaissent dans un gargouillis sinistre. Noah tomba à genoux, les bras tremblants. Tandis qu'elle reprenait son souffle, Stephan pointa du doigt un mur qui s'ouvrit sur un nouvel escalier.
"L'accès... au... troisième sous-sol...
- Y en a encore beaucoup des comme ça...?"
Ils entendaient au loin un vrombissement. Après un regard échangés, ils se redressèrent et entamèrent leur ultime descente dans l'obscurité. Ils sentaient que là où ils allaient, ils touchaient enfin au but.
La troisième niveau ne fut pas si court au final. Ils se trouvaient maintenant au cœur de la machine, naviguant entre ses réacteurs et ses batteries. Batteries faites d'âmes enfermées, déchirées puis consommées comme du carburant. En voyant ces cuves, Noah en eut la nausée. Conrad posa un genou au sol, priant pour leur pardon en réalisant que cette horreur s'était poursuivie sous leurs pieds depuis tout ce temps.
"Les templiers ont fait le serment de protéger... nous ne les avons pas protégé."
Eleven n'était pas au mieux. Soucieuse de libérer ces âmes, et en même temps sans moyen de le faire. Peut-être qu'éteindre la machine suffirait. Peut-être que cela les détruirait. L'idée peu réjouissante devait être acceptée. Pendant qu'ils marchaient, Noah continuait de lire les notes de Rah trouvées dans ses carnets, diatribes dépressives. Elle cherchait un indice, une notice, n'importe quoi qu'il aurait destiné à ses descendants et qui les aiderait à résoudre les énigmes sur leur chemin. Il n'y avait ici ni monstre gardien, ni piège mortel, mais une seule chance d'ouvrir "la porte de l'enfer" s'ils ne trouvaient pas le code d'accès exact. Grâce aux indices éparpillés un peu partout ils réunirent assez d'éléments pour résoudre l'ultime casse-tête et entrer dans la dernière salle. Ou plutôt l'avant-dernière.
Une salle vide, une cuve vide, et une ombre à la voix éraillée accrochée aux murs qui s'étira au-dessus d'eux.
"Qui... êtes... vous...?"
Voici ce qu'il était advenu de Rah. Une ombre, un souvenir disparate qui ne faisait plus qu'un avec Upnapitchim. Il n'était même pas en mesure de les arrêter s'il l'avait voulu. Mais le voulait-il seulement ? Il leur parlé de ses rêves, de ses projets d'antan, de tout ce que Noah avait lu dans ses carnets jusque dans ses moments de doute. Car il doutait, même coincé ici, il n'était pas totalement convaincu par ses propres actes. Il leur parla d'Elhazzared. Elle n'était pas sa fille mais sa compagne. Rah n'était finalement qu'un homme très seul, un homme profondément malheureux et rongé par le lourd fardeau de son savoir. Savoir que le divin, les puissances dans l'ombre, jouaient avec l'humanité d'une façon tellement cruelle que ses propres exactions auraient semblé -à ses dires- bien supportables.
"Mais si l'on détruit ce monde, déclara Ambrosia,
on se prive d'une chance de tout changer.
- J'ai tenté de le changer. Croyez-vous que j'avais pour dessein de le détruire ? Mais si nous ne pouvons nous libérer à quoi bon vivre en tant qu'esclaves de leurs jeux et leurs expériences ?
- On ne le saura jamais s'il n'y a plus personne pour essayer encore."
Noah tint sa langue. Se retrouver face au souvenir de cet homme qui l'avait tuée jadis faisait remonter en elle une rage sourde. Mais plus les minutes passaient, plus cette colère devenait de la pitié. Une pitié d'abord teintée de mépris, puis de compassion en l'entendant parler de son amour, du frère qu'il avait tué plutôt que de le laisser utiliser Upnapitchim et devenir un dieu, du sacrifice auquel il consentit dans ses derniers instants pour mettre fin au conflit dans une catastrophe planétaire à l'aide d'une machine inachevée. Elle finit par s'avancer et évoquer les propos lus dans ses notes, et son profond respect envers Zhorme Giovanni.
"... S'il est un homme aujourd'hui qui peut changer le monde, c'est notre prince Lucanor Giovanni."
L'ombre se tut un moment, avant de se retirer lentement sur ses dernières paroles :
"Alors avancez, et vivez avec les conséquences de vos choix."
Ce dernier avertissement fit remonter un frisson dans leur nuque. Ils ne perdirent pas de temps et passèrent enfin la dernière porte pour se retrouver dans le cœur de la machine. Sur les murs autour d'eux, des écrans diffusaient en continu des images du monde entier. Les filaments s'étaient étendus et multipliés. Ils couvraient à présent l'ensemble des continents, descendaient de plus en plus bas, ce n'était qu'une question d'heures avant la fin. Ils n'avaient plus le temps d'attendre, à peine celui de penser. Noah fouilla dans toute la pièce et sortit des dossiers sur le système, un charabia incompréhensible qu'elle tendit à Ambrosia.
"Tiens, c'est toi la spécialiste en occultisme ici"
La magicienne feuilleta les documents à toute vitesse et blêmit au fur et à mesure.
"Je... je comprends comment ça fonctionne. Mais il va falloir faire deux choix. Le premier, décider de la dernière action d'Upnapitchim. Il faut qu'on décide si on anihile totalement la magie -même pas en rêve !- si on la réduit drastiquement, si on la rétablit telle que maintenant ou presque, ou si on la libère totalement comme elle était avant."
Pour Noah la question ne se posa pas. Elle avait des ordres, elle devait rétablir la situation telle qu'avant la rupture des cieux. Elle s'attendait à devoir argumenter, voir menacer, mais tous étaient de son avis même Ambrosia. Malgré son amour inconditionnel pour la puissance et la magie, son amie avait conscience qu'un rétablissement total pouvait provoquer la même catastrophe que la guerre de la magie, voir pire. Même si cela lui coûterait un peu c'était le bon choix à faire.
Et justement, le coût, puisqu'on en parle...
"... Ensuite vient le choix de qui va l'activer. Car... eh bien vous vous en doutez celui qui se portera volontaire risque de finir comme Rah. S'y mettre à plusieurs diminue les risques mais probablement pas de beaucoup. Il se peut qu'on y passe tous."
Ils se regardèrent, mais avant qu'ils puissent répondre, Ambrosia ajouta :
"Je sais que je suis du genre à prôner le caractère sacré de la vie, et surtout de MA vie, mais... on a commencé ensemble."
Ils eurent un sourire entendu. Noah posa une main sur son épaule.
"Ensemble."
Puis elle regarda Eleven.
"Toi, tu portes un enfant. Tu n'es pas obligée de le mettre en danger même si on sait que tu l'aurais fait sans l-...
- Je viens avec vous."
Eleven posa une main sur son ventre. Intérieurement, elle demanda pardon à son enfant. Mais elle ne voulait pas se défiler cette fois. Conrad s'étira, et fit craquer ses vieux os.
"Une dernière aventure, je me sens revivre ma jeunesse ! Je vous suis les jeunes."
Stephan se contenta de prendre les devants et de s'asseoir sur l'unique fauteuil.
"En tant que chef d'équipe, je serais celui qui prendra le plus de risques si les choses tournent mal."
Noah aurait volontiers rétorqué que selon son serment elle avait signé pour ce genre de risques. Mais depuis tout ce temps passé avec ce gentil bourrin, elle savait que non seulement il camperait sur ses positions, mais qu'elle ne réussirait jamais à le bouger de là avec sa force de moustique. Alors elle hocha la tête, et s'avança près de lui pour lui saisir le bras. Son autre main se joignit à celle d'Ambrosia et ils se rassemblèrent tous autour du fauteuil.
La douleur des câbles s'accrochant à leurs corps était supportable. Les lumières dansaient devant leurs yeux. Noah serra fort la main d'Ambrosia quand la voix mécanique résonnant au-dessus de leurs têtes :
PROTOCOLE UPNAPITCHIM. ACTIVATION

Dans une forêt au nord du Lucrécio, un dragon serrait ses petits contre lui quand les filaments disparurent. Ils disparurent aussi sur le perron du manoir à quelques pas de Blacky qui aboyait férocement comme pour protéger Ambrosius et les autres animaux réfugiés à l'intérieur. Ils disparurent au-dessus de l'aerodrome sous les regards inquiets des équipages de zeppelins, des habitants de Du'Lucart, y compris les clients de l'Anguille écarlate, Sael et Miasquiers debout dans la rue. Ils disparurent derrière la fenêtre de son bureau où le prince Lucanor porta une tasse de thé à ses lèvres, silencieux. Sur les marches du palais, Enstein sortit en courant et s'écria les bras levés :
"Ils l'ont fait ces cons ! Ils ont réussi !"
Quelque part dans les profondeurs de Tol Rauko, étendus sur le sol autour du siège central, cinq corps inertes et le silence. Une à une les lumières de la console s'éteignirent, et Upnapitchim s'éteignit pour toujours dans un monde qui ne serait jamais parfait, et toujours en proie à des menaces, mais au moins il était sauvé. Ils l'avaient sauvé.
...
"... aie.
- ... aie toi-même.
- Tout le monde... respire ?
- ... je ne sens plus mes jambes.
- T'inquiète moi je les sens sur ma figure."
Un sourire. Deux. Cinq.
Cinq, c'est un bon chiffre.
[quote]Lerith
[center][h1]Upnapitchim - Partie 2[/h1]
[h3]Ce qui fut, et ce qui sera[/h3]
[/center]
L'immensité de l'antre de Rah ne connaissait pas de fin. Dans ce dédale de couloirs et de portes, entre laboratoires et centres de données, ils avancèrent durant des heures tous les cinq. Ils ne connaissaient rien à la technologie avancée de leur ennemi, et si les objets magiques de la salle des archives n'inspiraient déjà rien de bon, les cuves du laboratoire occupées par de malheureux cobayes les firent presque vomir après qu'ils aient manqués d'être tués par un gardien ombreux.
[i]"Ils sont vivants... bordel ils sont vivants !"[/i] s'écria Eleven après avoir perçu un léger mouvement de l'un des sylvains conservés.
Ils ne pouvaient pas se permettre de les libérer maintenant et risquer de se retrouver avec des civils paniqués sur les bras quand ils leur expliqueraient à leur réveil que 700ans s'étaient écoulés depuis qu'on les avait placé là. Ils se promirent de les libérer sur le trajet du retour.
L'endroit n'était pas piégé, mais dangereux malgré tout. Outre le gardien, le "puits de néant" manqua de les aspirer en explorant une pièce centrale de ce labyrinthe. Ils trouvèrent une quatrième des "fausses" pièces noires que Stephan conserva avec les autres.
Ils trouvèrent aussi un prisonnier d'un autre type, inattendu celui-là : Luxure, l'un des sept péchés capitaux. Un démon, gardé ici par Rah lui-même pour faire la conversation semble t-il. En voilà bien un que Noah n'était pas triste de savoir enfermé dans un miroir depuis sept siècles. Même là, son pouvoir était immense et sans Conrad qui sait ce qu'il serait advenu des quatre autres. Ils ne se rendirent compte qu'après avoir été tirés en arrière par le templier, qu'ils étaient en train de s'avancer vers le miroir. Et les intentions de Luxure n'étaient certainement pas chastes.
[i]"Non mais ça va pas ?!
- Quel dommage..."[/i]
Noah en fut écœurée. Plus encore lorsqu'il prit l'apparence de Lucanor pour la narguer, ce qui la fit se retourner d'un coup en cachant ses yeux pour ne pas voir ce qu'Ambrosia ne se gênait pas de regarder, elle. Il prit aussi l'apparence de Sael, de Desdemone, ce démon n'avait aucune limite. Mais la limite fut franchie lorsqu'il dévoila sans l'exprimer clairement le chagrin d'amour de Conrad. Au milieu des objets pas très chrétiens et du thé à la cerise préféré de Noah suggérant son intimité, un manuel [i]"cœurs brisés"[/i] plongea le vieux templier dans un silence meurtri que la jeune Ravenhood ne pouvait supporter. Pour la première fois de sa vie elle fit ce geste. Elle leva bien le majeur en direction du démon tout en éloignant leur camarade dans la pièce suivante.
[i]"Là, il va trop loin !"[/i] lâcha Eleven en les accompagnant.
La "prison" suivante ne fut guère plus agréable mais ils n'avaient pas le choix. Celui qu'ils rencontrèrent était le seul à détenir la clé qui les ferait descendre au niveau suivant. L'entité qui se dissimulait dans une alcôve sombre et qu'ils entendaient siffler depuis qu'ils étaient entrer se présenta enfin : Oméga. Ou Lucifer de son petit nom. Prisonnier sous une forme amoindrie et pourtant il irradiait d'une puissance telle qu'ils restèrent figés face à son regard.
[i]"La clé contre votre engagement"[/i]
Il voulait être libéré. Sauver le monde pour lâcher sur lui une nouvelle calamité ? Moyen comme plan mais s'ils n'acceptaient pas il n'y aurait bientôt plus de monde à sauver. Alors ils acceptèrent. En guise de dernier cadeau -et pour accompagner la malédiction qui les liait à lui jusqu'à exécution de l'ordre- il leva l'entrave génétique de Stephan l'empêchant de tenir une arme dans ses mains (le pauvre ne pouvait même pas tenir un couteau pour manger à table). A Noah, il augmenta considérablement sa résistance au Processus ce qui doubla son temps nécessaire entre deux doses. Pour Ambrosia et Eleven il ne pouvait rien. Ce n'étaient en rien des présents bienveillants mais la simple manifestation de son rejet pour toute forme de chaînes. Quand il disparut, l'air s'allégea un peu. Ambrosia souffla un grand coup.
[i]"On a pas le cul sortit du sable...
- ... tu m'explique comment je vais expliquer ça dans mon rapport, moi ?"[/i]
Deuxième niveau atteint. Immense, un désert de sable à perte de vue et un plafond si haut qu'on aurait cru au ciel. Au sommet d'une dune, un pilier sortant du sol présentait quatre fentes circulaires. Quatre marques, pour quatre pièces. Stephan les sortit de son sac.
[i]"Des mois qu'on se trimballe ces trucs, on va enfin savoir à quoi ça sert..."[/i]
Il le regretta presque aussitôt après avoir actionné le mécanique. Un cri strident retentit dans toute la salle comme l'écho de mille souffrances. Le sol se mit à trembler et des bâtiments sortirent du sable. En quelques secondes, c'est toute une ville qui émergea et ils se trouvaient en plein cœur. Au même moment, des tentacules sombres sortirent de partout, aussi énorme que les ruines d'où elles apparaissaient, encerclant le groupe sans leur laisser le temps de réagir.
[i]"C'est quoi ce truc ?!" [/i]hurla Noah en essayant de parer les coups venant de tous côtés.
Ambrosia lui répondit entre deux boucliers de zone leur évitant de se faire écraser.
[i]"J'ai entendu parler d'une cité sylvaine que son maître a tenté de défendre par tous les moyens... et aurait éveillé une abomination qui a massacré tout le monde. On l'appelle Filisnogos !
- Tu m'expliques comment Rah a mit la main sur une VILLE-ABOMINATION pour garder sa machine ?!"[/i]
Ce combat fut le plus difficile qu'ils aient jamais connu. Stephan bondissait le plus haut possible, frappant tout ce qui se trouvait sur son chemin en quête d'un cœur ou d'une bouche, n'importe quoi. Noah défendait les filles autant qu'elle pouvait mais à chaque tentacule tombé trois autres sortaient du sol. Comment vient-on à bout d'une ville-monstre toute entière ?
[i]"Elle a forcément un point faible !"[/i] enrageait Conrad, serrant la garde de son épée.
L'énergie d'Ambrosia s'amenuisait, Eleven ne savait plus quel sort lancer, où frapper, ou se cacher. Stephan allait finir par s'épuiser aussi fort qu'il puisse être si le combat s'éternisait.
[i]"Désert, désert, chaleur... eau, essayes l'eau !"[/i]
Cette pensée fugace, anodine et presque désespérée de leur compagnon s'avéra salvatrice contre toute attente. En frappant avec sa magie sous forme d'eau, Ambrosia sentit la chose s'affaiblir. Ils coururent le long de l'allée centrale jusqu'à une statue isolée en pleine centre de la cité.
[i]"Frappez ici !"[/i] s'écria la magicienne, portée par son instinct.
Ils mirent toute leur force dans ce dernier assaut, à bout de souffle, jusqu'à ce qu'enfin la statue brisée s’effondre au sol et que les tentacules disparaissent dans un gargouillis sinistre. Noah tomba à genoux, les bras tremblants. Tandis qu'elle reprenait son souffle, Stephan pointa du doigt un mur qui s'ouvrit sur un nouvel escalier.
[i]"L'accès... au... troisième sous-sol...
- Y en a encore beaucoup des comme ça...?"[/i]
Ils entendaient au loin un vrombissement. Après un regard échangés, ils se redressèrent et entamèrent leur ultime descente dans l'obscurité. Ils sentaient que là où ils allaient, ils touchaient enfin au but.
La troisième niveau ne fut pas si court au final. Ils se trouvaient maintenant au cœur de la machine, naviguant entre ses réacteurs et ses batteries. Batteries faites d'âmes enfermées, déchirées puis consommées comme du carburant. En voyant ces cuves, Noah en eut la nausée. Conrad posa un genou au sol, priant pour leur pardon en réalisant que cette horreur s'était poursuivie sous leurs pieds depuis tout ce temps.
[i]"Les templiers ont fait le serment de protéger... nous ne les avons pas protégé."[/i]
Eleven n'était pas au mieux. Soucieuse de libérer ces âmes, et en même temps sans moyen de le faire. Peut-être qu'éteindre la machine suffirait. Peut-être que cela les détruirait. L'idée peu réjouissante devait être acceptée. Pendant qu'ils marchaient, Noah continuait de lire les notes de Rah trouvées dans ses carnets, diatribes dépressives. Elle cherchait un indice, une notice, n'importe quoi qu'il aurait destiné à ses descendants et qui les aiderait à résoudre les énigmes sur leur chemin. Il n'y avait ici ni monstre gardien, ni piège mortel, mais une seule chance d'ouvrir "la porte de l'enfer" s'ils ne trouvaient pas le code d'accès exact. Grâce aux indices éparpillés un peu partout ils réunirent assez d'éléments pour résoudre l'ultime casse-tête et entrer dans la dernière salle. Ou plutôt l'avant-dernière.
Une salle vide, une cuve vide, et une ombre à la voix éraillée accrochée aux murs qui s'étira au-dessus d'eux.
[i]"Qui... êtes... vous...?"[/i]
Voici ce qu'il était advenu de Rah. Une ombre, un souvenir disparate qui ne faisait plus qu'un avec Upnapitchim. Il n'était même pas en mesure de les arrêter s'il l'avait voulu. Mais le voulait-il seulement ? Il leur parlé de ses rêves, de ses projets d'antan, de tout ce que Noah avait lu dans ses carnets jusque dans ses moments de doute. Car il doutait, même coincé ici, il n'était pas totalement convaincu par ses propres actes. Il leur parla d'Elhazzared. Elle n'était pas sa fille mais sa compagne. Rah n'était finalement qu'un homme très seul, un homme profondément malheureux et rongé par le lourd fardeau de son savoir. Savoir que le divin, les puissances dans l'ombre, jouaient avec l'humanité d'une façon tellement cruelle que ses propres exactions auraient semblé -à ses dires- bien supportables.
[i]"Mais si l'on détruit ce monde,[/i] déclara Ambrosia, [i]on se prive d'une chance de tout changer.
- J'ai tenté de le changer. Croyez-vous que j'avais pour dessein de le détruire ? Mais si nous ne pouvons nous libérer à quoi bon vivre en tant qu'esclaves de leurs jeux et leurs expériences ?
- On ne le saura jamais s'il n'y a plus personne pour essayer encore."[/i]
Noah tint sa langue. Se retrouver face au souvenir de cet homme qui l'avait tuée jadis faisait remonter en elle une rage sourde. Mais plus les minutes passaient, plus cette colère devenait de la pitié. Une pitié d'abord teintée de mépris, puis de compassion en l'entendant parler de son amour, du frère qu'il avait tué plutôt que de le laisser utiliser Upnapitchim et devenir un dieu, du sacrifice auquel il consentit dans ses derniers instants pour mettre fin au conflit dans une catastrophe planétaire à l'aide d'une machine inachevée. Elle finit par s'avancer et évoquer les propos lus dans ses notes, et son profond respect envers Zhorme Giovanni.
[i]"... S'il est un homme aujourd'hui qui peut changer le monde, c'est notre prince Lucanor Giovanni."[/i]
L'ombre se tut un moment, avant de se retirer lentement sur ses dernières paroles :
[i]"Alors avancez, et vivez avec les conséquences de vos choix."[/i]
Ce dernier avertissement fit remonter un frisson dans leur nuque. Ils ne perdirent pas de temps et passèrent enfin la dernière porte pour se retrouver dans le cœur de la machine. Sur les murs autour d'eux, des écrans diffusaient en continu des images du monde entier. Les filaments s'étaient étendus et multipliés. Ils couvraient à présent l'ensemble des continents, descendaient de plus en plus bas, ce n'était qu'une question d'heures avant la fin. Ils n'avaient plus le temps d'attendre, à peine celui de penser. Noah fouilla dans toute la pièce et sortit des dossiers sur le système, un charabia incompréhensible qu'elle tendit à Ambrosia.
[i]"Tiens, c'est toi la spécialiste en occultisme ici"[/i]
La magicienne feuilleta les documents à toute vitesse et blêmit au fur et à mesure.
[i]"Je... je comprends comment ça fonctionne. Mais il va falloir faire deux choix. Le premier, décider de la dernière action d'Upnapitchim. Il faut qu'on décide si on anihile totalement la magie -même pas en rêve !- si on la réduit drastiquement, si on la rétablit telle que maintenant ou presque, ou si on la libère totalement comme elle était avant."[/i]
Pour Noah la question ne se posa pas. Elle avait des ordres, elle devait rétablir la situation telle qu'avant la rupture des cieux. Elle s'attendait à devoir argumenter, voir menacer, mais tous étaient de son avis même Ambrosia. Malgré son amour inconditionnel pour la puissance et la magie, son amie avait conscience qu'un rétablissement total pouvait provoquer la même catastrophe que la guerre de la magie, voir pire. Même si cela lui coûterait un peu c'était le bon choix à faire.
Et justement, le coût, puisqu'on en parle...
[i]"... Ensuite vient le choix de qui va l'activer. Car... eh bien vous vous en doutez celui qui se portera volontaire risque de finir comme Rah. S'y mettre à plusieurs diminue les risques mais probablement pas de beaucoup. Il se peut qu'on y passe tous."[/i]
Ils se regardèrent, mais avant qu'ils puissent répondre, Ambrosia ajouta :
[i]"Je sais que je suis du genre à prôner le caractère sacré de la vie, et surtout de MA vie, mais... on a commencé ensemble."[/i]
Ils eurent un sourire entendu. Noah posa une main sur son épaule.
"Ensemble."
Puis elle regarda Eleven.
"Toi, tu portes un enfant. Tu n'es pas obligée de le mettre en danger même si on sait que tu l'aurais fait sans l-...
- Je viens avec vous."
Eleven posa une main sur son ventre. Intérieurement, elle demanda pardon à son enfant. Mais elle ne voulait pas se défiler cette fois. Conrad s'étira, et fit craquer ses vieux os.
[i]"Une dernière aventure, je me sens revivre ma jeunesse ! Je vous suis les jeunes."[/i]
Stephan se contenta de prendre les devants et de s'asseoir sur l'unique fauteuil.
[i]"En tant que chef d'équipe, je serais celui qui prendra le plus de risques si les choses tournent mal."[/i]
Noah aurait volontiers rétorqué que selon son serment elle avait signé pour ce genre de risques. Mais depuis tout ce temps passé avec ce gentil bourrin, elle savait que non seulement il camperait sur ses positions, mais qu'elle ne réussirait jamais à le bouger de là avec sa force de moustique. Alors elle hocha la tête, et s'avança près de lui pour lui saisir le bras. Son autre main se joignit à celle d'Ambrosia et ils se rassemblèrent tous autour du fauteuil.
La douleur des câbles s'accrochant à leurs corps était supportable. Les lumières dansaient devant leurs yeux. Noah serra fort la main d'Ambrosia quand la voix mécanique résonnant au-dessus de leurs têtes :
[center][b]PROTOCOLE UPNAPITCHIM. ACTIVATION[/b]
[img]https://i.ibb.co/ZpWgG9Qc/separateur.png[/img][/center]
Dans une forêt au nord du Lucrécio, un dragon serrait ses petits contre lui quand les filaments disparurent. Ils disparurent aussi sur le perron du manoir à quelques pas de Blacky qui aboyait férocement comme pour protéger Ambrosius et les autres animaux réfugiés à l'intérieur. Ils disparurent au-dessus de l'aerodrome sous les regards inquiets des équipages de zeppelins, des habitants de Du'Lucart, y compris les clients de l'Anguille écarlate, Sael et Miasquiers debout dans la rue. Ils disparurent derrière la fenêtre de son bureau où le prince Lucanor porta une tasse de thé à ses lèvres, silencieux. Sur les marches du palais, Enstein sortit en courant et s'écria les bras levés :
[i]"Ils l'ont fait ces cons ! Ils ont réussi !"[/i]
Quelque part dans les profondeurs de Tol Rauko, étendus sur le sol autour du siège central, cinq corps inertes et le silence. Une à une les lumières de la console s'éteignirent, et Upnapitchim s'éteignit pour toujours dans un monde qui ne serait jamais parfait, et toujours en proie à des menaces, mais au moins il était sauvé. Ils l'avaient sauvé.
...
[i]"... aie.
- ... aie toi-même.
- Tout le monde... respire ?
- ... je ne sens plus mes jambes.
- T'inquiète moi je les sens sur ma figure."[/i]
[right][b]Un sourire. Deux. Cinq.
Cinq, c'est un bon chiffre.[/b][/right]
[/quote]
Lerith
Il y a 2 jours et 15 heures
Epilogue
Il était une fois, Noah Ravenhood
Les nuits d'été ne valent pas celles de l'hiver, quand le givre recouvre les arcades couvertes de végétation de ce jardin silencieux. A la lueur d'un rayon de lune claire, Noah posa sa cape sur le muret avant de s'y asseoir, s'adossant à une colonne. Pas d'uniforme ce soir, pas ici. Elle ouvrit son carnet et commença à écrire doucement à la pointe d'une mine de plomb. Pensive, elle hésita sur les premiers mots à inscrire, puis se lança finalement.
Six mois ont passé depuis ce qui fut sans doute la plus grande aventure de notre vie. Ce ne fut pas la dernière, ce ne sera pas la dernière, mais je dois bien reconnaître que tout me parait plus calme à présent.
Après une courte période de quarantaine à Tol Rauko, Conrad nous a raccompagné en zeppelin jusqu'à Du'Lucart et nous en avons profité pour terminer la bouteille de vin de Salomon, ainsi que cet étrange thé qu'Ambrosia gardait dans son sac avec tout un tas d'autres alcools accumulés durant les missions. Entre deux verres, j'en ai profité pour rédiger mon rapport.
De retour au Lucrécio, on nous a accueilli en héros malgré le caractère secret de notre mission. Le monde ne saura jamais ce que nous avons accompli, mais le prince a fait diffuser une rumeur officielle comme quoi nous avons résolu un problème essentiel pour le bien de ce monde. Venant de lui, c'est suffisant pour que le monde entier y croit. Nous sommes des héros, alors. J'ai du mal à me faire à l'idée même si j'ai conscience du caractère extraordinaire de ce que nous avons vécu. C'était mon travail. Nous avons été félicités, largement récompensés. Stephan, Eleven et Ambrosia se sont vu offrir leur désengagement de leur service auprès de sa majesté. Ils ont accepté, mais cela ne signifie pas que tous ont disparu bien au contraire. Au-delà du travail nous sommes liés.
D'ailleurs, notre engagement avec Oméga ne tient plus. Peu après notre réveil, la "dame du rêve et du temps" nous a accordé en vœu en remerciement. Nous aurions pu souhaiter n'importe quoi, mais nous avons choisi d'être libérés de lui. Il n'était pas ravi, mais qu'importe, je n'ai et n'aurais qu'un seul serment à honorer pour le restant de mes jours et il me convient.
Après une pause, elle leva les yeux le temps de trouver les bons termes et songea l'un après l'autre à ses compagnons de route.
Eleven a bien mérité de vivre la vie paisible à laquelle elle aspire, entourée de sa famille désormais étendue. Elle s'est complètement détachée des Corbeaux et des affaires de Wissenschaft mais elle et Sael ont finalement choisi de rester vivre à Du'Lucart. Elle vient d'accoucher de jumeaux. Elle a un mari, deux frères. Son père est en prison et elle gère la moitié de ses biens en plus de sa part de nos terres en Spheria. Ils ne manqueront de rien. Tout ce que je souhaite, c'est qu'elle vive une vie longue et heureuse.
Ambrosia voyage beaucoup avec Ambrosius pour lui montrer le vaste monde, une mère modèle à sa manière. C'est une magicienne renommée et malgré la baisse du niveau global de la magie dans le monde, elle reste une pointure au sein de l'Ordre de Magus. Oh, et bien qu'elle se soit officiellement désengagée auprès de notre prince, elle a accepté de chercher certains objets magiques pour lui. Elle passe souvent me voir au bureau ou au manoir, et répond à mon appel chaque fois que j'ai besoin de reformer notre tandem d'enquêtrices mystiques. Elle ne dit jamais non à un bon vieux mystère, et encore moins à un sac d'or de sa majesté.
Ambrosius grandit comme un enfant ordinaire, ou presque. Il va à l'école, il s'est trouvé une petite amie et des camarades de son "âge". Sa magie augmente mais il n'est plus relié à Zémial. Ce qui ne l'empêche pas de multiplier les farces et les bêtises...
Stephan a aussi accepté le désengagement, mais s'est aussitôt vu offrir un poste dans l'armée régulière. Il sert aujourd'hui le Lucrécio sous une autre forme. Il entraîne sa propre escouade, assez durement d'ailleurs. Les pauvres, chaque fois que je les entends enchaîner les pompes juste sous la fenêtre de mon bureau je prends un moment pour l'observer. Je crois qu'il est heureux de contribuer à promouvoir les arts martiaux tout en restant à proximité d'un éventuel ordre de mission nécessitant une paire de gros bras. Je suis sure qu'il fait exprès de passer régulièrement sous ma fenêtre juste pour se rappeler à mon bon souvenir.
Avec lui, l'avenir des arts martiaux dans l'armée régulière est assurée. Mais je pense qu'il faudra anticiper les commandes chez le vitrier lorsqu'il débutera l'entraînement à la vitesse amplifiée par le ki. J'ai rédigé une note à ce sujet mardi dernier... Bergvist a haussé un sourcil mais Enstein a vivement hoché la tête. Il a compris.
Elle laissa échapper un rire bas à ce souvenir, étouffe dans sa manche. Elle ne voulait pas faire trop de bruit comme si, malgré l'invitation, elle se sentait encore un peu étrangère ici. Pas vraiment une intruse, ou alors de moins en moins à chaque visite.
Quant à moi, dès notre retour j'ai été promue commandant. A seulement vingt ans, je me retrouve officier des corbeaux. Il y aura donc toujours un commandant Ravenhood au service de sa majesté. Père ne tarit pas d'éloge à mon sujet, sa fierté et l'honneur de notre maison sont tout ce que je pouvais souhaiter, tout ce que je désirais depuis que j'ai posé le pied au Lucrécio.
En dehors de cette promotion, ma vie n'a pas vraiment changé. Je travaille, je fais ce pour quoi je suis douée. Je suis en paix avec mon passé et surtout avec moi-même.
Je ne vis plus qu'à moitié au manoir Ravenhood, préférant le calme de l'étang à l'extérieur de la ville où j'ai fait construire un petit cottage avec l'aide d'Ambrosia. J'aurais tout le temps d'investir la demeure familiale à plein temps lorsque je succèderais à lord Kandras en tant que nouvelle baronne. Le plus tard sera le mieux, il a encore de belles années devant lui. Je continue de tenir mon rôle de fille parfaite, célibataire par devoir entourée de ses chiens et mariée à son travail. Oui, parce que même Blacky a fondé une famille, me voici propriétaire d'une meute de demi-obscurials qui gambadent sur mes terres.
Elle leva la mine de plomb, bloquant sur ce dernier mot. Ses terres. Son cœur avait manqué un battement. Elle y posa son autre main un instant et le visage de Brenda l'index pointé sur elle revint à son esprit :
"Il vous aime ! Ne le voyez vous pas ?"
Elle hésita, posa plusieurs fois la mine contre le papier sans savoir quoi dire, ni si elle devait l'écrire. Une brise tiède souleva les feuilles des arbres et quelques mèches de ses cheveux dans un moment suspendu, silencieux. Une main s'égara dans la poche intérieure de sa tunique, serrant fort son bien le plus précieux qui ne la quittait jamais : une clé. Cette clé.
Cette année, j'ai appris le sens de la vie que je croyais englouti avec mes cendres dans la Mer Intérieure. J'ai découvert l'amitié, l'espoir, et l'amour aussi. Un amour étrange, ambigu, inachevé... mais réel.
Il n'existe pas de fin parfaite, sauf peut-être dans les contes. Ma vie n'en est pas un, pas comme Eleven. Je n'y ai jamais aspiré de toute façon. Mais parfois je repense à tout ce qui s'est passé. Les regards, ses murmures et ses sourires en coin à peine visibles. Depuis le solstice d'hiver, non, depuis le nouvel an tout a changé même si rien ne parait l'être vu de l'extérieur. Sauf pour mes proches, et Brenda, et Conrad. Bon sang, même Conrad l'a remarqué.
Je mentirais si je prétendais ne jamais y penser. J'y pense souvent. Je revois les étoiles, la neige qui tombait. Je sens encore ses bras autour de moi à l'aerodrome, qui m'enserrent. Je sens sa main dans la mienne dans ce jardin. Je revois son regard chaque fois que je ferme les yeux, celui du bal, celui du nouvel an, celui du jour où nous sommes partit pour Santa Maria, celui de notre départ pour Tol Rauko. Je n'ai plus besoin que Brenda, Ambrosia et Eleven me secouent comme un prunier pour l'accepter sans honte. Je le ressens chaque fois que nous dansons, chaque fois que je glisse un sachet de thé entre deux pages d'un rapport que je m'apprête à lui rendre. Je le ressens dans chacun des signes qu'il envoie sachant très bien ce qu'il fait, je sais.
Je sais que j'aime profondément cet homme, et que je suis aimée de lui.
Je sais que son rêve, ses ambitions, impliquent des sacrifices.
Je sais ce qui ne peut être dit.
"Je sais"
Elle eut un frisson, une réminiscence de sa voix murmurant "je sais" tout près de son oreille sur la terrasse du manoir Ravenhood. Toujours trois longueurs d'avance, elle commençait à s'y habituer. Rougissant un peu, elle conclut.
Il n'existe pas de fin parfaite. Pour le monde et pour l'histoire, je demeurerais la loyale et inflexible Noah Ravenhood, dévouée corps et âme au prince Lucanor Giovanni Frey. Noah Ravenhood au cœur de glace ; qu'il en dispose selon sa volonté. Ma première danse sera toujours pour lui, comme bien d'autres premières fois.
Il n'existe pas de fin parfaite à cette histoire. Peut-être parce qu'elle n'en a pas besoin.
Satisfaite, Noah se leva et rangea son carnet. La nuit encore jeune, elle prit une profonde inspiration. Un bruit de pas se fit entendre dans son dos. En même temps qu'elle se tournait, un fugace sourire s'étira lentement sur le coin de ses lèvres.
"Bonsoir."
FIN

[quote]Lerith
[center][h1]Epilogue[/h1]
[h3]Il était une fois, Noah Ravenhood[/h3]
[/center]
Les nuits d'été ne valent pas celles de l'hiver, quand le givre recouvre les arcades couvertes de végétation de ce jardin silencieux. A la lueur d'un rayon de lune claire, Noah posa sa cape sur le muret avant de s'y asseoir, s'adossant à une colonne. Pas d'uniforme ce soir, pas ici. Elle ouvrit son carnet et commença à écrire doucement à la pointe d'une mine de plomb. Pensive, elle hésita sur les premiers mots à inscrire, puis se lança finalement.
[quote]Six mois ont passé depuis ce qui fut sans doute la plus grande aventure de notre vie. Ce ne fut pas la dernière, ce ne sera pas la dernière, mais je dois bien reconnaître que tout me parait plus calme à présent.
Après une courte période de quarantaine à Tol Rauko, Conrad nous a raccompagné en zeppelin jusqu'à Du'Lucart et nous en avons profité pour terminer la bouteille de vin de Salomon, ainsi que cet étrange thé qu'Ambrosia gardait dans son sac avec tout un tas d'autres alcools accumulés durant les missions. Entre deux verres, j'en ai profité pour rédiger mon rapport.
De retour au Lucrécio, on nous a accueilli en héros malgré le caractère secret de notre mission. Le monde ne saura jamais ce que nous avons accompli, mais le prince a fait diffuser une rumeur officielle comme quoi nous avons résolu un problème essentiel pour le bien de ce monde. Venant de lui, c'est suffisant pour que le monde entier y croit. Nous sommes des héros, alors. J'ai du mal à me faire à l'idée même si j'ai conscience du caractère extraordinaire de ce que nous avons vécu. C'était mon travail. Nous avons été félicités, largement récompensés. Stephan, Eleven et Ambrosia se sont vu offrir leur désengagement de leur service auprès de sa majesté. Ils ont accepté, mais cela ne signifie pas que tous ont disparu bien au contraire. Au-delà du travail nous sommes liés.
D'ailleurs, notre engagement avec Oméga ne tient plus. Peu après notre réveil, la "dame du rêve et du temps" nous a accordé en vœu en remerciement. Nous aurions pu souhaiter n'importe quoi, mais nous avons choisi d'être libérés de lui. Il n'était pas ravi, mais qu'importe, je n'ai et n'aurais qu'un seul serment à honorer pour le restant de mes jours et il me convient.[/quote]
Après une pause, elle leva les yeux le temps de trouver les bons termes et songea l'un après l'autre à ses compagnons de route.
[quote]Eleven a bien mérité de vivre la vie paisible à laquelle elle aspire, entourée de sa famille désormais étendue. Elle s'est complètement détachée des Corbeaux et des affaires de Wissenschaft mais elle et Sael ont finalement choisi de rester vivre à Du'Lucart. Elle vient d'accoucher de jumeaux. Elle a un mari, deux frères. Son père est en prison et elle gère la moitié de ses biens en plus de sa part de nos terres en Spheria. Ils ne manqueront de rien. Tout ce que je souhaite, c'est qu'elle vive une vie longue et heureuse.
Ambrosia voyage beaucoup avec Ambrosius pour lui montrer le vaste monde, une mère modèle à sa manière. C'est une magicienne renommée et malgré la baisse du niveau global de la magie dans le monde, elle reste une pointure au sein de l'Ordre de Magus. Oh, et bien qu'elle se soit officiellement désengagée auprès de notre prince, elle a accepté de chercher certains objets magiques pour lui. Elle passe souvent me voir au bureau ou au manoir, et répond à mon appel chaque fois que j'ai besoin de reformer notre tandem d'enquêtrices mystiques. Elle ne dit jamais non à un bon vieux mystère, et encore moins à un sac d'or de sa majesté.
Ambrosius grandit comme un enfant ordinaire, ou presque. Il va à l'école, il s'est trouvé une petite amie et des camarades de son "âge". Sa magie augmente mais il n'est plus relié à Zémial. Ce qui ne l'empêche pas de multiplier les farces et les bêtises...
Stephan a aussi accepté le désengagement, mais s'est aussitôt vu offrir un poste dans l'armée régulière. Il sert aujourd'hui le Lucrécio sous une autre forme. Il entraîne sa propre escouade, assez durement d'ailleurs. Les pauvres, chaque fois que je les entends enchaîner les pompes juste sous la fenêtre de mon bureau je prends un moment pour l'observer. Je crois qu'il est heureux de contribuer à promouvoir les arts martiaux tout en restant à proximité d'un éventuel ordre de mission nécessitant une paire de gros bras. Je suis sure qu'il fait exprès de passer régulièrement sous ma fenêtre juste pour se rappeler à mon bon souvenir.
Avec lui, l'avenir des arts martiaux dans l'armée régulière est assurée. Mais je pense qu'il faudra anticiper les commandes chez le vitrier lorsqu'il débutera l'entraînement à la vitesse amplifiée par le ki. J'ai rédigé une note à ce sujet mardi dernier... Bergvist a haussé un sourcil mais Enstein a vivement hoché la tête. Il a compris.[/quote]
Elle laissa échapper un rire bas à ce souvenir, étouffe dans sa manche. Elle ne voulait pas faire trop de bruit comme si, malgré l'invitation, elle se sentait encore un peu étrangère ici. Pas vraiment une intruse, ou alors de moins en moins à chaque visite.
[quote]Quant à moi, dès notre retour j'ai été promue commandant. A seulement vingt ans, je me retrouve officier des corbeaux. Il y aura donc toujours un commandant Ravenhood au service de sa majesté. Père ne tarit pas d'éloge à mon sujet, sa fierté et l'honneur de notre maison sont tout ce que je pouvais souhaiter, tout ce que je désirais depuis que j'ai posé le pied au Lucrécio.
En dehors de cette promotion, ma vie n'a pas vraiment changé. Je travaille, je fais ce pour quoi je suis douée. Je suis en paix avec mon passé et surtout avec moi-même.
Je ne vis plus qu'à moitié au manoir Ravenhood, préférant le calme de l'étang à l'extérieur de la ville où j'ai fait construire un petit cottage avec l'aide d'Ambrosia. J'aurais tout le temps d'investir la demeure familiale à plein temps lorsque je succèderais à lord Kandras en tant que nouvelle baronne. Le plus tard sera le mieux, il a encore de belles années devant lui. Je continue de tenir mon rôle de fille parfaite, célibataire par devoir entourée de ses chiens et mariée à son travail. Oui, parce que même Blacky a fondé une famille, me voici propriétaire d'une meute de demi-obscurials qui gambadent sur mes terres.[/quote]
Elle leva la mine de plomb, bloquant sur ce dernier mot. Ses terres. Son cœur avait manqué un battement. Elle y posa son autre main un instant et le visage de Brenda l'index pointé sur elle revint à son esprit : [i]"Il vous aime ! Ne le voyez vous pas ?"[/i]
Elle hésita, posa plusieurs fois la mine contre le papier sans savoir quoi dire, ni si elle devait l'écrire. Une brise tiède souleva les feuilles des arbres et quelques mèches de ses cheveux dans un moment suspendu, silencieux. Une main s'égara dans la poche intérieure de sa tunique, serrant fort son bien le plus précieux qui ne la quittait jamais : une clé. Cette clé.
[quote]Cette année, j'ai appris le sens de la vie que je croyais englouti avec mes cendres dans la Mer Intérieure. J'ai découvert l'amitié, l'espoir, et l'amour aussi. Un amour étrange, ambigu, inachevé... mais réel.
Il n'existe pas de fin parfaite, sauf peut-être dans les contes. Ma vie n'en est pas un, pas comme Eleven. Je n'y ai jamais aspiré de toute façon. Mais parfois je repense à tout ce qui s'est passé. Les regards, ses murmures et ses sourires en coin à peine visibles. Depuis le solstice d'hiver, non, depuis le nouvel an tout a changé même si rien ne parait l'être vu de l'extérieur. Sauf pour mes proches, et Brenda, et Conrad. Bon sang, même Conrad l'a remarqué.
Je mentirais si je prétendais ne jamais y penser. J'y pense souvent. Je revois les étoiles, la neige qui tombait. Je sens encore ses bras autour de moi à l'aerodrome, qui m'enserrent. Je sens sa main dans la mienne dans ce jardin. Je revois son regard chaque fois que je ferme les yeux, celui du bal, celui du nouvel an, celui du jour où nous sommes partit pour Santa Maria, celui de notre départ pour Tol Rauko. Je n'ai plus besoin que Brenda, Ambrosia et Eleven me secouent comme un prunier pour l'accepter sans honte. Je le ressens chaque fois que nous dansons, chaque fois que je glisse un sachet de thé entre deux pages d'un rapport que je m'apprête à lui rendre. Je le ressens dans chacun des signes qu'il envoie sachant très bien ce qu'il fait, je sais.
Je sais que j'aime profondément cet homme, et que je suis aimée de lui.
Je sais que son rêve, ses ambitions, impliquent des sacrifices.
Je sais ce qui ne peut être dit.
"Je sais"[/quote]
Elle eut un frisson, une réminiscence de sa voix murmurant "je sais" tout près de son oreille sur la terrasse du manoir Ravenhood. Toujours trois longueurs d'avance, elle commençait à s'y habituer. Rougissant un peu, elle conclut.
[quote]Il n'existe pas de fin parfaite. Pour le monde et pour l'histoire, je demeurerais la loyale et inflexible Noah Ravenhood, dévouée corps et âme au prince Lucanor Giovanni Frey. Noah Ravenhood au cœur de glace ; qu'il en dispose selon sa volonté. Ma première danse sera toujours pour lui, comme bien d'autres premières fois.
Il n'existe pas de fin parfaite à cette histoire. Peut-être parce qu'elle n'en a pas besoin.[/quote]
Satisfaite, Noah se leva et rangea son carnet. La nuit encore jeune, elle prit une profonde inspiration. Un bruit de pas se fit entendre dans son dos. En même temps qu'elle se tournait, un fugace sourire s'étira lentement sur le coin de ses lèvres.
[center][i][b]"Bonsoir."[/b][/i]
[h1]FIN [/h1]
[img]https://i.ibb.co/b5gc4jTm/fin-de-campagne.png[/img][/center][/quote]