Shahin
Il y a 3 semaines et 1 jour
Quelques années plus tôt...
« Où il est encore passé ? Tu as vu dans quelle direction il est parti ?
- Non, il a tourné au coin de la rue et je l’ai perdu de vue.
- Bordel, si je lui mets la main dessus à ce petit morveux, il va comprendre sa douleur. »
Plaqué contre un mur coloré, dissimulé par les ombres rougeoyantes projetées par le ciel incandescent et par un empilement de caisses d’où provient une odeur douceâtre de fruits en train de pourrir, Shahin tente de calmer sa respiration et les battements furieux de son cœur. Il hésite un instant à se fondre à nouveau dans les ombres, mais se ravise. Cela fait déjà une bonne heure qu’il essaie d’échapper à ses poursuivants en disparaissant de façon intermittente et il sent bien qu’il est arrivé au bout de sa réserve. Il glisse un regard prudent vers les deux adolescents en train de discuter. Jahandar a l’air furax. Meera, elle, affiche juste son expression blasée habituelle, mais ses yeux, perçants, scrutent la ruelle. Et son regard accroche le sien. Merde.
Shahin n’hésite pas, bondit hors de sa cachette et se remet à courir. Des exclamations et le bruit de pas précipités sur ses talons le poussent à ne pas se retourner pour voir ce qu’il se passe. Il tourne au coin de la rue, sprinte, prend une autre ruelle. Juste un peu plus loin, il sait qu’il y a une treille qu’il peut utiliser pour grimper sur les toits. Il arrivera peut-être à les semer, cette fois. Une ombre se détache tout à coup du mur, juste devant lui. Non, deux. Il heurte la première de plein fouet, emporté par son élan, et tombe à la renverse dans la poussière.
« Arjun ! Ah… Salut ! Qu’est-c’que tu fais là ? J’étais en train de… Heu… »
Mais le jeune homme baraqué ne l’honore pas d’une réponse. A la place, il redresse la tête, regardant quelque chose derrière Shahin, qui n’a aucun mal à deviner de quoi il s’agit quand il entend le bruit de course qui s’arrête à quelques yalms dans son dos. Il se remet précipitamment sur ses pieds, sort ses dagues de sa ceinture. Il n’a plus le choix, à présent. Il sait ce qui arrive aux gamins qui ne remplissent pas les objectifs fixés par Amu. Quant à ceux qui essaient de lui échapper, on n’en entend plus jamais parler et pas besoin d’être un devin pour imaginer le sort qui leur est réservé.
Il se sent soudain attrapé par le col de sa veste et, un instant plus tard, il fait connaissance de façon rapprochée – et quelque peu douloureuse – avec le mur le plus proche.
« Putain Shahin, tu pouvais pas juste obéir à Amu et faire ton boulot ? Maintenant tu me forces la main.
- Ou tu pourrais juste me laisser partir Jahandar. Tu lui dis que tu t’es occupé d’moi et voilà. T’as assez avec le fric que tu m’as pris l’autre jour pour que les autres la bouclent, non ?
- Tu sais bien que j’peux pas. Pourquoi tu l’as pas fait ? Merde quoi ! »
Pourquoi ? Bonne question. Il s’était dégonflé. Le ventre plein, après avoir joué et ri avec eux, il n’avait pas eu le cœur de remplir sa mission. Il s’était dit qu’il pourrait s’en tirer autrement. Il avait eu tort, visiblement. Ses réminiscences s’arrêtent là, cependant, alors qu’il est projeté au sol. Un pied s’abat sur son poignet et il lâche une de ses dagues en poussant un cri de douleur. De l’autre, il tente d’attaquer le mollet attaché au pied en question, mais quelque chose percute son estomac et sa respiration se coupe. Les coups se mettent à pleuvoir et il a beau essayer de se protéger comme il le peut, à un contre quatre c’est peine perdue.
Il reprend connaissance avec une envie de tousser incontrôlable. Il prend appui des deux mains sur le sable de la plage et recrache douloureusement une bonne quantité d’eau de mer mêlée de sang. Il est vivant ? A priori oui, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé d’obtenir le résultat inverse, s’il peut en croire la douleur aiguë qui émane du moindre recoin de son corps.
Il se redresse, comment, il ne sait pas. Une seule pensée à son esprit. Il ne peut pas rester. Si on le voit, ils ne le rateront pas une seconde fois. Son regard brouillé par le fait qu’il a du mal à ouvrir les yeux se pose sur la silhouette de la Navigatrice qui se découpe sur l’horizon rougeoyant. Elle s’apprête à partir, il le sait, cela fait deux jours qu’il observait son ravitaillement. Sa seule chance de se tirer d’ici, à présent.
Au beau milieu de ce qui devrait être la nuit si les météores ne pleuvaient pas, une ombre se glisse à bord, profitant du sommeil de la majorité des matelots.
[quote]Shahin
[h2]Quelques années plus tôt...[/h2]
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[justify]« Où il est encore passé ? Tu as vu dans quelle direction il est parti ?[/justify]
[justify]- Non, il a tourné au coin de la rue et je l’ai perdu de vue.[/justify]
[justify]- Bordel, si je lui mets la main dessus à ce petit morveux, il va comprendre sa douleur. »[/justify]
[justify]Plaqué contre un mur coloré, dissimulé par les ombres rougeoyantes projetées par le ciel incandescent et par un empilement de caisses d’où provient une odeur douceâtre de fruits en train de pourrir, Shahin tente de calmer sa respiration et les battements furieux de son cœur. Il hésite un instant à se fondre à nouveau dans les ombres, mais se ravise. Cela fait déjà une bonne heure qu’il essaie d’échapper à ses poursuivants en disparaissant de façon intermittente et il sent bien qu’il est arrivé au bout de sa réserve. Il glisse un regard prudent vers les deux adolescents en train de discuter. Jahandar a l’air furax. Meera, elle, affiche juste son expression blasée habituelle, mais ses yeux, perçants, scrutent la ruelle. Et son regard accroche le sien. Merde.[/justify]
[justify]Shahin n’hésite pas, bondit hors de sa cachette et se remet à courir. Des exclamations et le bruit de pas précipités sur ses talons le poussent à ne pas se retourner pour voir ce qu’il se passe. Il tourne au coin de la rue, sprinte, prend une autre ruelle. Juste un peu plus loin, il sait qu’il y a une treille qu’il peut utiliser pour grimper sur les toits. Il arrivera peut-être à les semer, cette fois. Une ombre se détache tout à coup du mur, juste devant lui. Non, deux. Il heurte la première de plein fouet, emporté par son élan, et tombe à la renverse dans la poussière.[/justify]
[justify]« Arjun ! Ah… Salut ! Qu’est-c’que tu fais là ? J’étais en train de… Heu… »[/justify]
[justify]Mais le jeune homme baraqué ne l’honore pas d’une réponse. A la place, il redresse la tête, regardant quelque chose derrière Shahin, qui n’a aucun mal à deviner de quoi il s’agit quand il entend le bruit de course qui s’arrête à quelques yalms dans son dos. Il se remet précipitamment sur ses pieds, sort ses dagues de sa ceinture. Il n’a plus le choix, à présent. Il sait ce qui arrive aux gamins qui ne remplissent pas les objectifs fixés par Amu. Quant à ceux qui essaient de lui échapper, on n’en entend plus jamais parler et pas besoin d’être un devin pour imaginer le sort qui leur est réservé.[/justify]
[justify]Il se sent soudain attrapé par le col de sa veste et, un instant plus tard, il fait connaissance de façon rapprochée – et quelque peu douloureuse – avec le mur le plus proche.[/justify]
[justify]« Putain Shahin, tu pouvais pas juste obéir à Amu et faire ton boulot ? Maintenant tu me forces la main.[/justify]
[justify]- Ou tu pourrais juste me laisser partir Jahandar. Tu lui dis que tu t’es occupé d’moi et voilà. T’as assez avec le fric que tu m’as pris l’autre jour pour que les autres la bouclent, non ?[/justify]
[justify]- Tu sais bien que j’peux pas. Pourquoi tu l’as pas fait ? Merde quoi ! »[/justify]
[justify]Pourquoi ? Bonne question. Il s’était dégonflé. Le ventre plein, après avoir joué et ri avec eux, il n’avait pas eu le cœur de remplir sa mission. Il s’était dit qu’il pourrait s’en tirer autrement. Il avait eu tort, visiblement. Ses réminiscences s’arrêtent là, cependant, alors qu’il est projeté au sol. Un pied s’abat sur son poignet et il lâche une de ses dagues en poussant un cri de douleur. De l’autre, il tente d’attaquer le mollet attaché au pied en question, mais quelque chose percute son estomac et sa respiration se coupe. Les coups se mettent à pleuvoir et il a beau essayer de se protéger comme il le peut, à un contre quatre c’est peine perdue.[/justify]
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Il reprend connaissance avec une envie de tousser incontrôlable. Il prend appui des deux mains sur le sable de la plage et recrache douloureusement une bonne quantité d’eau de mer mêlée de sang. Il est vivant ? A priori oui, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé d’obtenir le résultat inverse, s’il peut en croire la douleur aiguë qui émane du moindre recoin de son corps.
[justify]Il se redresse, comment, il ne sait pas. Une seule pensée à son esprit. Il ne peut pas rester. Si on le voit, ils ne le rateront pas une seconde fois. Son regard brouillé par le fait qu’il a du mal à ouvrir les yeux se pose sur la silhouette de la Navigatrice qui se découpe sur l’horizon rougeoyant. Elle s’apprête à partir, il le sait, cela fait deux jours qu’il observait son ravitaillement. Sa seule chance de se tirer d’ici, à présent.[/justify]
[justify]Au beau milieu de ce qui devrait être la nuit si les météores ne pleuvaient pas, une ombre se glisse à bord, profitant du sommeil de la majorité des matelots.[/justify][/quote]
Shahin
Il y a 3 semaines et 1 jour
Parviz mourut sous ses yeux. C’était cela qui lui revenait surtout, bien avant tout le reste. Le bruit sec, écœurant, de ses os broyés dans la poigne d’Ishaan. La manière dont son corps s’affaissa l’instant d’après, comme si toute sa consistance venait de lui être arrachée d’un coup. Il y eut les cris, bien sûr. Le tumulte. Le choc. Mais ce fut cette image-là qui lui resta plantée derrière les yeux, avec une netteté odieuse. Parviz, qui râlait encore quelques instants plus tôt. Parviz, plus vivant, plus bavard, plus agaçant que jamais. La seconde suivante, il n’était déjà plus qu’un poids mort, tordu, jeté au sol comme un chiffon.
Le reste se déroula trop vite pour qu’il puisse prétendre en garder un souvenir clair. Des gestes, des éclats de voix, la panique qui se propageait comme un feu dans de la paille sèche. Il se revoyait vaguement se déplacer, frapper, éviter, reculer, revenir sans trop savoir pourquoi ni comment. Son corps, lui, savait. Il avait déjà fait cela cent fois, dans d’autres ruelles, pour d’autres raisons, avec d’autres types armés de lames ébréchées ou de rancunes trop anciennes. Sauf qu’ici il y avait Wendy. Wendy, et ses compagnons. Wendy du mauvais côté, ou du bon, selon le point de vue, et lui quelque part entre les deux, comme d’habitude. À croire qu’il n’était capable de n’appartenir franchement à rien.
Après, il y eut ce drôle de flottement. Le moment où tout s’arrêtait sans vraiment s’arrêter, où les corps étaient encore chauds, où les survivants respiraient trop fort, où personne ne savait très bien quoi dire parce qu’il aurait déjà fallu comprendre ce qu’il venait de se passer. Shahin, lui, avait surtout attendu qu’on se tourne vers lui. Qu’on réalise qu’il était avec les pillards. Qu’on se demande ce qu’on faisait d’un type comme lui, encore debout, au milieu du carnage.
Il ne se rappelait pas ce que Wendy avait dit, ensuite. Seulement de cette certitude très désagréable que, dès l’instant où elle ouvrit la bouche, il ne maîtrisa plus vraiment grand-chose. C’était déjà le cas autrefois, sur la Navigatrice. Elle arrivait avec son enthousiasme, ses certitudes un peu absurdes, sa façon d’être persuadée qu’il existait forcément une solution à tous les problèmes du monde, et soudain le sien se trouvait entraîné dans une direction qui n’était pas la sienne. Au début, cela l’irritait. Ensuite… c’était devenu plus compliqué.
Il dormit peu, cette nuit-là. Pas seulement à cause de Parviz, ni à cause d’Ishaan, ni même à cause de Rafiq et de la colère qu’il pouvait facilement imaginer à l’instant où la nouvelle remonterait jusqu’à lui. Wendy était revenue dans sa vie aussi brutalement qu’un coup de poing. Pas seule, évidemment. Entourée d’une bande de types et de filles qui, à première vue, avaient l’air bien trop sûrs d’eux pour être fréquentables et bien trop décidés à le garder à portée de regard pour qu’il puisse disparaître tranquillement dans un coin.

Le lendemain, quand elle lui dit qu’il fallait qu’il raconte la vérité à madame Kurusu, Shahin manqua de rire. La vérité. Comme si c’était un coffre qu’il suffisait d’ouvrir pour en sortir quelque chose de propre, de net, de présentable. Comme s’il y avait, dans sa vie, un seul fil qu’on puisse suivre sans tomber sur une saleté au bout. Elle insista pourtant, avec ce sérieux appliqué qu’elle prenait parfois quand elle avait décidé qu’il fallait faire les choses correctement.
Il la laissa parler, hocha la tête.
L’entretien eut lieu à la Meyhane de Mehryde, ce qui le mit un peu moins mal à l’aise qu’il ne l’aurait cru. L’endroit lui était familier. Il y donnait parfois un coup de main à la plonge ou au ménage quand il avait besoin de quelques gils et qu’il y avait suffisamment d’absences parmi le personnel pour qu’on accepte quelqu’un comme lui.
Kikyo Kurusu, en revanche, n’avait rien de familier. Et le sombre Élézen posté derrière elle, quasi mutique, non plus.
Elle se contenta de lui poser des questions en le regardant avec cette attention un peu détachée des gens qui ont l’habitude de décider du sort des autres sans se tromper souvent. Il répondit. Pas à tout, évidemment. Pas complètement. Mais majoritairement, oui. Les rues, le gang, Rafiq, le temple, ce qu’il était venu y faire. Il laissa de côté quelques détails, en édulcora d’autres, par habitude autant que par prudence. Mais il n’essaya pas de se peindre en victime, ni en héros. Cela aurait de toute façon sonné faux.
À la fin, Kikyo estima sans doute qu’il ne représentait pas un danger immédiat, ou que Wendy croyait suffisamment en lui pour que cela mérite d’être tenté. Ou peut-être avait-elle un faible pour son genre de profil. Toujours est-il qu’il fut accepté, provisoirement. Le temps du voyage, au moins.
Il aurait dû se sentir soulagé. À la place, il eut surtout l’impression de mettre un pied dans quelque chose qui lui échappait déjà.
Le départ en aéronef, le lendemain, n’arrangea rien. Il n’avait rien contre les bateaux, une fois passés les premiers temps, parce qu’un bateau au moins tanguait sur quelque chose de réel, de solide à sa façon, une mer qu’on pouvait maudire mais qu’on connaissait. Là, il y avait le vide. Du vide partout, sous eux, autour d’eux, avec cette sensation désagréable qu’un engin pareil n’avait aucune raison honnête de tenir en l’air. Il monta à bord sans commentaire, mâchoires serrées, avec cette ferme intention de ne surtout pas regarder en bas plus que nécessaire.
L’équipage de l’Escale, lui, semblait trouver tout cela parfaitement ordinaire.
Très vite, les plaisanteries commencèrent. Des allusions glissées avec le naturel le plus irritant du monde. Ah, donc c’était lui. Lui, l’histoire de Wendy. Lui, le garçon de Thavnair, l’ex. Il crut d’abord à une incompréhension, puis à une plaisanterie isolée. Au bout de trois ou quatre sous-entendus du même genre, il finit par comprendre qu’ils savaient. Ou plutôt qu’ils croyaient savoir, ce qui, à bien y réfléchir, était presque pire. Wendy avait parlé de lui. Pas seulement comme d’un type croisé autrefois sur un bateau, visiblement. Assez pour qu’ils s’imaginent des choses. Assez, aussi, pour que personne n’ait l’air vraiment surpris de le voir débarquer dans leur sillage.
Quel enfer.
Au cours d’une soirée, Liann sortit des cartes. La partie s’organisa presque d’elle-même, une espèce de poker avec ses règles, ses tours de mise, ses airs innocents et ses bluffs. Shahin s’y laissa entraîner plus facilement qu’il ne l’aurait cru. Les cartes, les jeux d’argent, les petites tricheries qu’on glisse entre deux battements de cils, c’était un terrain familier. Il joua d’abord prudemment, pour jauger, puis revint sans même y penser à des réflexes plus anciens. Un geste trop fluide. Un temps de retard savamment placé. Les doigts qui savaient exactement quand s’attarder. Rien d’assez grossier pour que ça se voie, juste ce qu’il fallait pour améliorer un peu la main que le sort lui avait donnée. Liann était visiblement beaucoup moins douée que lui dans cet art de la tricherie, mais quelque part, constater qu’il n’était pas le seul à s’y essayer autour de la table le rassura.
À un moment, Wendy l’aida, suffisamment discrètement pour que les autres ne réagissent pas, ou le tolèrent. Il n’aurait pas su dire ce qui lui fit le plus d’effet : le coup de main lui-même, ou cette manière qu’elle avait de se comporter comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Comme autrefois, sur la Navigatrice, lorsqu’elle avançait dans l’existence avec cet enthousiasme lumineux qui tenait parfois du charme, parfois de la catastrophe. Elle restait spontanée, joyeuse, prompte à s’émerveiller ou à s’indigner ; moins sûre d’elle qu’à l’époque où elle croyait encore comprendre la vie hors de Sharlayan mieux que ceux qui la vivaient, mais pas moins prompte à se lancer. Elle parlait avec ses mains, avec ses yeux, avec toute sa personne. À côté d’elle, Shahin avait souvent l’impression d’être fait d’un tissu plus sombre, plus rêche, qui jurait un peu avec le reste. Ce soir-là pourtant, quand elle tricha pour lui juste assez pour l’empêcher de sortir trop tôt, il ne trouva rien à y redire. Il continua jusqu’au bout, ou presque, dernier en lice contre Liann, avant de perdre avec une sorte de soulagement amusé. C’était peut-être la première fois depuis longtemps qu’il perdait quelque chose sans sentir le sol se dérober sous ses pieds.
Le voyage jusqu’à l’Orient lui parut trop long et trop court à la fois. Long, parce que les pensées remontaient avec une facilité agaçante dès qu’on lui laissait un instant de répit ; court, parce que l’arrivée surgit avant qu’il n’ait eu eu le temps de se préparer à ce qu’elle représentait. Kugane se dressait devant eux avec ses toits impeccables, ses couleurs vives, son ordre tranquille, et Shahin ressentit ce même léger malaise que face aux gens trop bien habillés : la conviction immédiate qu’on verrait tout de suite qu’il n’était pas à sa place ici.
Il n’eut pas le loisir de s’attarder longtemps sur cette idée. Madame Kurusu les conduisit tout d’abord dans un restaurant pour un dîner somptueux, puis chez un tailleur de la rue marchande. Shahin n’avait rien à faire là, et il le savait. Les tissus, les coupes, les couleurs, tout cela lui paraissait relever d’un monde qui n’avait jamais eu besoin de compter ses pièces une à une. Il aurait bien refusé, de toute façon d’où aurait-il sorti l’argent, mais Ulysse s’était mis en tête de lui offrir un kimono, « pour faire plaisir à Wendy ».
Shahin, malgré quelques protestations qui se heurtèrent à l’assurance tranquille de quelqu’un qui avait manifestement beaucoup trop de gils dans sa poche, finit par céder avec cette impression désagréable d’accepter quelque chose dont il ne maîtrisait ni les règles ni le prix.
Le soir même, il se retrouva aux sources chaudes.
Il n’aurait pas choisi l’endroit de lui-même, mais il s’y laissa entraîner encore, comme on se laisse porter par un courant contre lequel on ne parvient pas à lutter. Wendy n’était pas là. Il s’en étonna d’abord, il ne l’avait pas vue depuis qu’ils avaient débarqué, puis s’en accommoda, tant l’endroit occupait ses sens autrement. La chaleur minérale, la vapeur, les voix qui devenaient plus basses, les corps qui se délassaient comme si le monde pouvait bien attendre.
C’est là qu’il rencontra Akira Kurusu, le mari de Kikyo. Rien que l’étiquette suffisait à le rendre prudent, mais l’homme lui-même achevait le travail : quelque chose dans sa présence imposait naturellement le respect, ou du moins cette vigilance qu’on réserve aux gens dont on sent qu’ils n’ont pas besoin d’élever la voix pour être entendus.
Devoir à nouveau raconter sa vie et ce qu’il faisait là sous ce regard sévère, tout en étant presque nu, entrait peut-être dans son top dix des moments gênants.
La conversation dériva, à un moment ou à un autre, vers leurs enfants.
Il n’aurait pas su dire pourquoi cela le frappa autant. Quelques phrases échangées avec naturel, sans emphase, comme si tout cela allait de soi. Une anecdote. Un sourire amusé. Leur fierté. Rien d’extraordinaire, probablement, pour qui avait grandi là-dedans. Il les écoutait parler et quelque chose en lui se serra d’une manière presque mesquine. Pas exactement de la peine. Pas même de l’envie pure. Plutôt cette jalousie sourde qu’on éprouve devant une chose dont on découvre soudain, avec retard, qu’elle a toujours existé pour d’autres. Un foyer, des parents aimants, une routine... Il n’avait jamais eu cela. Même pas un souvenir à salir avec le temps. Rien qu’un vide à la place.
Les jours suivants s’écoulèrent dans une étrange alternance d’oisiveté contrainte et de petits embarras.
Puis vint le soir où Ri’leyh lui tendit des gils pour qu’il puisse inviter Wendy au restaurant.
Il protesta, bien sûr. D’abord par réflexe, ensuite par conviction. Une dette reste une dette, même quand on l’emballe avec un sourire et des mots légers. Ri’leyh était une femme impossible à détourner une fois qu’elle avait décidé quelque chose. Elle soutint son regard avec un calme qui le désarma plus sûrement qu’une engueulade. Il finit par céder, non sans l’impression désagréable de signer un contrat invisible. Le dîner, derrière, fut… ce qu’il fut. Shahin s’y sentit souvent maladroit, vaguement déplacé, comme s’il tentait de jouer un personnage sans en connaître les usages. Il y eut pourtant des moments plus simples, des silences légers, des regards qu’il évita de justesse pour ne pas avoir à se demander ce qu’ils signifiaient. Il en sortit avec la conviction, plus tenace encore, que ces gens qu’il connaissait à peine les poussaient l’un vers l’autre avec un enthousiasme qui lui donnait envie de rire et de prendre la fuite dans le même mouvement.

Alors il fit ce qu’il savait faire lorsqu’une situation commençait à lui échapper : il chercha à s’occuper les mains.
Les quais de Kugane lui convenaient très bien. Il y retrouvait des gestes connus, le poids des caisses, la corde qui brûlait les paumes, les ordres aboyés, la fatigue simple qu’un corps comprend sans discuter. Charger, décharger, porter, tirer… il n’y avait là rien de noble ou d’élégant, mais au moins les choses s’y réglaient clairement. Les locaux l’envoyèrent paître, mais les étrangers, les ijins comme on les appelait ici, n’avaient rien contre une paire de bras supplémentaire. Il rembourserait Ri’leyh avant le départ de la ville. Cela, au moins, relevait d’une logique saine. Une dette contractée, une dette rendue.
Kugane restait étrange. Belle, certainement. Trop bien ordonnée pour lui. Avec ses rues propres, ses devantures éclatantes, ses bains brûlants où les gens bavardaient comme s’ils avaient le droit de baisser la garde, elle ressemblait à ces choses fragiles qu’on n’ose pas toucher de peur de laisser une trace. Shahin y avançait encore comme un intrus toléré, en gardant l’habitude de se faire petit, d’observer, de ne jamais tout à fait se détendre.
Il travaillait, il évitait les ennuis, il apprenait les visages et les noms. Il supportait les plaisanteries de l’Escale ou de Wendy avec autant de dignité qu’il pouvait en rassembler.
Ce n’était pas une vie. Pas encore. Plutôt un sursis bizarre, confortable par endroits, inquiétant partout ailleurs.
Mais c’était déjà plus qu’il n’avait eu depuis longtemps.
[quote]Shahin
[justify]Parviz mourut sous ses yeux. C’était cela qui lui revenait surtout, bien avant tout le reste. Le bruit sec, écœurant, de ses os broyés dans la poigne d’Ishaan. La manière dont son corps s’affaissa l’instant d’après, comme si toute sa consistance venait de lui être arrachée d’un coup. Il y eut les cris, bien sûr. Le tumulte. Le choc. Mais ce fut cette image-là qui lui resta plantée derrière les yeux, avec une netteté odieuse. Parviz, qui râlait encore quelques instants plus tôt. Parviz, plus vivant, plus bavard, plus agaçant que jamais. La seconde suivante, il n’était déjà plus qu’un poids mort, tordu, jeté au sol comme un chiffon.[/justify]
[justify]Le reste se déroula trop vite pour qu’il puisse prétendre en garder un souvenir clair. Des gestes, des éclats de voix, la panique qui se propageait comme un feu dans de la paille sèche. Il se revoyait vaguement se déplacer, frapper, éviter, reculer, revenir sans trop savoir pourquoi ni comment. Son corps, lui, savait. Il avait déjà fait cela cent fois, dans d’autres ruelles, pour d’autres raisons, avec d’autres types armés de lames ébréchées ou de rancunes trop anciennes. Sauf qu’ici il y avait Wendy. Wendy, et ses compagnons. Wendy du mauvais côté, ou du bon, selon le point de vue, et lui quelque part entre les deux, comme d’habitude. À croire qu’il n’était capable de n’appartenir franchement à rien.[/justify]
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[justify]Après, il y eut ce drôle de flottement. Le moment où tout s’arrêtait sans vraiment s’arrêter, où les corps étaient encore chauds, où les survivants respiraient trop fort, où personne ne savait très bien quoi dire parce qu’il aurait déjà fallu comprendre ce qu’il venait de se passer. Shahin, lui, avait surtout attendu qu’on se tourne vers lui. Qu’on réalise qu’il était avec les pillards. Qu’on se demande ce qu’on faisait d’un type comme lui, encore debout, au milieu du carnage.[/justify]
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[justify]Il ne se rappelait pas ce que Wendy avait dit, ensuite. Seulement de cette certitude très désagréable que, dès l’instant où elle ouvrit la bouche, il ne maîtrisa plus vraiment grand-chose. C’était déjà le cas autrefois, sur la Navigatrice. Elle arrivait avec son enthousiasme, ses certitudes un peu absurdes, sa façon d’être persuadée qu’il existait forcément une solution à tous les problèmes du monde, et soudain le sien se trouvait entraîné dans une direction qui n’était pas la sienne. Au début, cela l’irritait. Ensuite… c’était devenu plus compliqué.[/justify]
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[justify]Il dormit peu, cette nuit-là. Pas seulement à cause de Parviz, ni à cause d’Ishaan, ni même à cause de Rafiq et de la colère qu’il pouvait facilement imaginer à l’instant où la nouvelle remonterait jusqu’à lui. Wendy était revenue dans sa vie aussi brutalement qu’un coup de poing. Pas seule, évidemment. Entourée d’une bande de types et de filles qui, à première vue, avaient l’air bien trop sûrs d’eux pour être fréquentables et bien trop décidés à le garder à portée de regard pour qu’il puisse disparaître tranquillement dans un coin.[/justify]
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[justify]Le lendemain, quand elle lui dit qu’il fallait qu’il raconte la vérité à madame Kurusu, Shahin manqua de rire. La vérité. Comme si c’était un coffre qu’il suffisait d’ouvrir pour en sortir quelque chose de propre, de net, de présentable. Comme s’il y avait, dans sa vie, un seul fil qu’on puisse suivre sans tomber sur une saleté au bout. Elle insista pourtant, avec ce sérieux appliqué qu’elle prenait parfois quand elle avait décidé qu’il fallait faire les choses correctement.[/justify]
[justify]Il la laissa parler, hocha la tête.[/justify]
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[justify]L’entretien eut lieu à la Meyhane de Mehryde, ce qui le mit un peu moins mal à l’aise qu’il ne l’aurait cru. L’endroit lui était familier. Il y donnait parfois un coup de main à la plonge ou au ménage quand il avait besoin de quelques gils et qu’il y avait suffisamment d’absences parmi le personnel pour qu’on accepte quelqu’un comme lui.[/justify]
[justify]Kikyo Kurusu, en revanche, n’avait rien de familier. Et le sombre Élézen posté derrière elle, quasi mutique, non plus.[/justify]
[justify]Elle se contenta de lui poser des questions en le regardant avec cette attention un peu détachée des gens qui ont l’habitude de décider du sort des autres sans se tromper souvent. Il répondit. Pas à tout, évidemment. Pas complètement. Mais majoritairement, oui. Les rues, le gang, Rafiq, le temple, ce qu’il était venu y faire. Il laissa de côté quelques détails, en édulcora d’autres, par habitude autant que par prudence. Mais il n’essaya pas de se peindre en victime, ni en héros. Cela aurait de toute façon sonné faux.[/justify]
[justify]À la fin, Kikyo estima sans doute qu’il ne représentait pas un danger immédiat, ou que Wendy croyait suffisamment en lui pour que cela mérite d’être tenté. Ou peut-être avait-elle un faible pour son genre de profil. Toujours est-il qu’il fut accepté, provisoirement. Le temps du voyage, au moins.[/justify]
[justify]Il aurait dû se sentir soulagé. À la place, il eut surtout l’impression de mettre un pied dans quelque chose qui lui échappait déjà.[/justify]
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[justify]Le départ en aéronef, le lendemain, n’arrangea rien. Il n’avait rien contre les bateaux, une fois passés les premiers temps, parce qu’un bateau au moins tanguait sur quelque chose de réel, de solide à sa façon, une mer qu’on pouvait maudire mais qu’on connaissait. Là, il y avait le vide. Du vide partout, sous eux, autour d’eux, avec cette sensation désagréable qu’un engin pareil n’avait aucune raison honnête de tenir en l’air. Il monta à bord sans commentaire, mâchoires serrées, avec cette ferme intention de ne surtout pas regarder en bas plus que nécessaire.[/justify]
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L’équipage de l’Escale, lui, semblait trouver tout cela parfaitement ordinaire.
[justify]Très vite, les plaisanteries commencèrent. Des allusions glissées avec le naturel le plus irritant du monde. Ah, donc c’était lui. Lui, l’histoire de Wendy. Lui, le garçon de Thavnair, l’ex. Il crut d’abord à une incompréhension, puis à une plaisanterie isolée. Au bout de trois ou quatre sous-entendus du même genre, il finit par comprendre qu’ils savaient. Ou plutôt qu’ils croyaient savoir, ce qui, à bien y réfléchir, était presque pire. Wendy avait parlé de lui. Pas seulement comme d’un type croisé autrefois sur un bateau, visiblement. Assez pour qu’ils s’imaginent des choses. Assez, aussi, pour que personne n’ait l’air vraiment surpris de le voir débarquer dans leur sillage.[/justify]
[justify]Quel enfer.[/justify]
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[justify]Au cours d’une soirée, Liann sortit des cartes. La partie s’organisa presque d’elle-même, une espèce de poker avec ses règles, ses tours de mise, ses airs innocents et ses bluffs. Shahin s’y laissa entraîner plus facilement qu’il ne l’aurait cru. Les cartes, les jeux d’argent, les petites tricheries qu’on glisse entre deux battements de cils, c’était un terrain familier. Il joua d’abord prudemment, pour jauger, puis revint sans même y penser à des réflexes plus anciens. Un geste trop fluide. Un temps de retard savamment placé. Les doigts qui savaient exactement quand s’attarder. Rien d’assez grossier pour que ça se voie, juste ce qu’il fallait pour améliorer un peu la main que le sort lui avait donnée. Liann était visiblement beaucoup moins douée que lui dans cet art de la tricherie, mais quelque part, constater qu’il n’était pas le seul à s’y essayer autour de la table le rassura.[/justify]
[justify]À un moment, Wendy l’aida, suffisamment discrètement pour que les autres ne réagissent pas, ou le tolèrent. Il n’aurait pas su dire ce qui lui fit le plus d’effet : le coup de main lui-même, ou cette manière qu’elle avait de se comporter comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Comme autrefois, sur la Navigatrice, lorsqu’elle avançait dans l’existence avec cet enthousiasme lumineux qui tenait parfois du charme, parfois de la catastrophe. Elle restait spontanée, joyeuse, prompte à s’émerveiller ou à s’indigner ; moins sûre d’elle qu’à l’époque où elle croyait encore comprendre la vie hors de Sharlayan mieux que ceux qui la vivaient, mais pas moins prompte à se lancer. Elle parlait avec ses mains, avec ses yeux, avec toute sa personne. À côté d’elle, Shahin avait souvent l’impression d’être fait d’un tissu plus sombre, plus rêche, qui jurait un peu avec le reste. Ce soir-là pourtant, quand elle tricha pour lui juste assez pour l’empêcher de sortir trop tôt, il ne trouva rien à y redire. Il continua jusqu’au bout, ou presque, dernier en lice contre Liann, avant de perdre avec une sorte de soulagement amusé. C’était peut-être la première fois depuis longtemps qu’il perdait quelque chose sans sentir le sol se dérober sous ses pieds.[/justify]
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[justify]Le voyage jusqu’à l’Orient lui parut trop long et trop court à la fois. Long, parce que les pensées remontaient avec une facilité agaçante dès qu’on lui laissait un instant de répit ; court, parce que l’arrivée surgit avant qu’il n’ait eu eu le temps de se préparer à ce qu’elle représentait. Kugane se dressait devant eux avec ses toits impeccables, ses couleurs vives, son ordre tranquille, et Shahin ressentit ce même léger malaise que face aux gens trop bien habillés : la conviction immédiate qu’on verrait tout de suite qu’il n’était pas à sa place ici.[/justify]
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[justify]Il n’eut pas le loisir de s’attarder longtemps sur cette idée. Madame Kurusu les conduisit tout d’abord dans un restaurant pour un dîner somptueux, puis chez un tailleur de la rue marchande. Shahin n’avait rien à faire là, et il le savait. Les tissus, les coupes, les couleurs, tout cela lui paraissait relever d’un monde qui n’avait jamais eu besoin de compter ses pièces une à une. Il aurait bien refusé, de toute façon d’où aurait-il sorti l’argent, mais Ulysse s’était mis en tête de lui offrir un kimono, « pour faire plaisir à Wendy ».[/justify]
[justify]Shahin, malgré quelques protestations qui se heurtèrent à l’assurance tranquille de quelqu’un qui avait manifestement beaucoup trop de gils dans sa poche, finit par céder avec cette impression désagréable d’accepter quelque chose dont il ne maîtrisait ni les règles ni le prix.[/justify]
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[justify]Le soir même, il se retrouva aux sources chaudes.[/justify]
[justify]Il n’aurait pas choisi l’endroit de lui-même, mais il s’y laissa entraîner encore, comme on se laisse porter par un courant contre lequel on ne parvient pas à lutter. Wendy n’était pas là. Il s’en étonna d’abord, il ne l’avait pas vue depuis qu’ils avaient débarqué, puis s’en accommoda, tant l’endroit occupait ses sens autrement. La chaleur minérale, la vapeur, les voix qui devenaient plus basses, les corps qui se délassaient comme si le monde pouvait bien attendre.[/justify]
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[justify]C’est là qu’il rencontra Akira Kurusu, le mari de Kikyo. Rien que l’étiquette suffisait à le rendre prudent, mais l’homme lui-même achevait le travail : quelque chose dans sa présence imposait naturellement le respect, ou du moins cette vigilance qu’on réserve aux gens dont on sent qu’ils n’ont pas besoin d’élever la voix pour être entendus.[/justify]
[justify]Devoir à nouveau raconter sa vie et ce qu’il faisait là sous ce regard sévère, tout en étant presque nu, entrait peut-être dans son top dix des moments gênants.[/justify]
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[justify]La conversation dériva, à un moment ou à un autre, vers leurs enfants.[/justify]
[justify]Il n’aurait pas su dire pourquoi cela le frappa autant. Quelques phrases échangées avec naturel, sans emphase, comme si tout cela allait de soi. Une anecdote. Un sourire amusé. Leur fierté. Rien d’extraordinaire, probablement, pour qui avait grandi là-dedans. Il les écoutait parler et quelque chose en lui se serra d’une manière presque mesquine. Pas exactement de la peine. Pas même de l’envie pure. Plutôt cette jalousie sourde qu’on éprouve devant une chose dont on découvre soudain, avec retard, qu’elle a toujours existé pour d’autres. Un foyer, des parents aimants, une routine... Il n’avait jamais eu cela. Même pas un souvenir à salir avec le temps. Rien qu’un vide à la place.[/justify]
[justify]Les jours suivants s’écoulèrent dans une étrange alternance d’oisiveté contrainte et de petits embarras.[/justify]
[justify]Puis vint le soir où Ri’leyh lui tendit des gils pour qu’il puisse inviter Wendy au restaurant.[/justify]
[justify]Il protesta, bien sûr. D’abord par réflexe, ensuite par conviction. Une dette reste une dette, même quand on l’emballe avec un sourire et des mots légers. Ri’leyh était une femme impossible à détourner une fois qu’elle avait décidé quelque chose. Elle soutint son regard avec un calme qui le désarma plus sûrement qu’une engueulade. Il finit par céder, non sans l’impression désagréable de signer un contrat invisible. Le dîner, derrière, fut… ce qu’il fut. Shahin s’y sentit souvent maladroit, vaguement déplacé, comme s’il tentait de jouer un personnage sans en connaître les usages. Il y eut pourtant des moments plus simples, des silences légers, des regards qu’il évita de justesse pour ne pas avoir à se demander ce qu’ils signifiaient. Il en sortit avec la conviction, plus tenace encore, que ces gens qu’il connaissait à peine les poussaient l’un vers l’autre avec un enthousiasme qui lui donnait envie de rire et de prendre la fuite dans le même mouvement.[/justify]
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[justify][img]https://i.postimg.cc/1X7HD6ts/ffxiv-15042026-202113-644.png[/img][/justify]
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[justify]Alors il fit ce qu’il savait faire lorsqu’une situation commençait à lui échapper : il chercha à s’occuper les mains.[/justify]
[justify]Les quais de Kugane lui convenaient très bien. Il y retrouvait des gestes connus, le poids des caisses, la corde qui brûlait les paumes, les ordres aboyés, la fatigue simple qu’un corps comprend sans discuter. Charger, décharger, porter, tirer… il n’y avait là rien de noble ou d’élégant, mais au moins les choses s’y réglaient clairement. Les locaux l’envoyèrent paître, mais les étrangers, les ijins comme on les appelait ici, n’avaient rien contre une paire de bras supplémentaire. Il rembourserait Ri’leyh avant le départ de la ville. Cela, au moins, relevait d’une logique saine. Une dette contractée, une dette rendue.[/justify]
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[justify]Kugane restait étrange. Belle, certainement. Trop bien ordonnée pour lui. Avec ses rues propres, ses devantures éclatantes, ses bains brûlants où les gens bavardaient comme s’ils avaient le droit de baisser la garde, elle ressemblait à ces choses fragiles qu’on n’ose pas toucher de peur de laisser une trace. Shahin y avançait encore comme un intrus toléré, en gardant l’habitude de se faire petit, d’observer, de ne jamais tout à fait se détendre.[/justify]
[justify]Il travaillait, il évitait les ennuis, il apprenait les visages et les noms. Il supportait les plaisanteries de l’Escale ou de Wendy avec autant de dignité qu’il pouvait en rassembler.[/justify]
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[justify]Ce n’était pas une vie. Pas encore. Plutôt un sursis bizarre, confortable par endroits, inquiétant partout ailleurs.[/justify]
[justify]Mais c’était déjà plus qu’il n’avait eu depuis longtemps.[/justify]
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Shahin
Il y a 5 jours et 20 heures
L’eau était partout.
Ce n’était pas une pensée très intelligente, et Shahin en avait vaguement conscience, mais ce fut la seule qui lui vint vraiment à l’esprit lorsqu’il mit pour la première fois les pieds à Tamamizu. L’eau au-dessus de sa tête, l’eau derrière les parois translucides, l’eau dans la lumière étrange qui ondulait sur les coquillages, sur les coraux, sur les silhouettes rondes et cuirassées des Kojins qui allaient et venaient avec l’aisance tranquille de créatures parfaitement à leur place. Même les sons semblaient plus sourds, comme s’ils devaient traverser quelque chose d’épais avant d’arriver jusqu’à lui. Il avait beau savoir qu’il ne risquait pas de se noyer, que cette étrange barrière n’avait aucune raison de disparaître subitement, son corps ne paraissait pas tout à fait convaincu par cette idée et il devait se forcer à respirer normalement, en évitant de trop penser à la quantité d’eau qui reposait au-dessus du village.
Il aurait probablement dû se sentir émerveillé. Wendy l’aurait sûrement été, elle, avec ses grands yeux, ses questions à n’en plus finir, ses commentaires spontanés sur la façon dont les bulles de lumière se répercutaient dans l’architecture ou sur les différences entre les coutumes kojines et celles qu’elle avait pu lire quelque part, dans un traité sharlayanais dont il aurait oublié le nom avant même qu’elle ait fini de le prononcer. Lui se contentait de regarder où il mettait les pieds, et c’était déjà pas mal.
Ils n’étaient pas venus ici pour se promener, de toute façon. Meleth cherchait quelque chose, des traces, des réponses, un chemin vers ce peuple de la pluie qu’elle avait évoqué sans qu’il sache vraiment de quoi il s’agissait ni pourquoi cela l’intéressait autant. Enfin, si, il s’en doutait. Il l’avait vue se fondre dans les eaux à Eurêka. Encore un truc invraisemblable. Comme à l’époque de ses voyages sur la Navigatrice, il réalisait à nouveau que le monde était infiniment plus vaste et étrange qu’il ne l’avait imaginé.
Quoi qu’il en soit, les Kojins pouvaient les aider et pouvaient aussi leur offrir cette bénédiction qui leur permettrait de respirer sous l’eau sans finir comme des poissons sur l’étal d’un marché. Mais, comme toujours, rien n’était gratuit. Il fallait rendre service, prouver sa bonne volonté, offrir quelque chose en échange. Des artefacts, des histoires, de l’aide. Des choses qui, dans la bouche de Bunchin et des siens, semblaient avoir le même poids, comme si une histoire bien tournée pouvait valoir autant qu’un objet ancien. Shahin trouvait cela vaguement suspect sans trop savoir pourquoi.
Alors qu'il cherchait encore à prendre ses repères et qu’il observait le contenu hétéroclite de caisses, avec ce vieux réflexe d’évaluer ce qui pourrait y être pris pour se faire quelques gils, un Kojin s’était approché de lui. Shahin avait d’abord cru qu’il allait lui poser une question sur le groupe, sur Meleth, sur les raisons de leur présence. Mais le regard du Kojin ne se fixa ni sur son visage, ni sur ses vêtements, ni même sur les dagues qu’il gardait toujours à portée de main par habitude. Il descendit directement vers son poignet. Sa main se referma presque aussitôt sur le bracelet, sans qu’il ait besoin d’y penser. Le geste fut trop rapide pour être naturel, trop sec pour passer pour un simple mouvement de confort, et il vit bien que le Kojin le remarquait. L’autre inclina la tête, intrigué, peut-être même intéressé, et prononça quelques mots avec cette politesse prudente et cet accent traînant qu’avaient tous les Kojins.
« Non. » Le refus sortit avant la question complète. Il y eut un petit silence, pas assez long pour devenir embarrassant, mais suffisant pour que Shahin sente quelques regards se tourner vers lui. Il détestait ça. Il détestait qu’on regarde son poignet, qu’on regarde son visage, qu’on essaie de faire un lien entre les deux. Il détestait plus encore cette idée, qui n’avait pourtant été formulée par personne, qu’on puisse vouloir examiner le bracelet, le prendre, le comparer, l’échanger contre quelque chose. Son pouce glissa sur les ornements, sur les motifs familiers qui y étaient tracés, comme pour vérifier qu’il était toujours là, et il se rendit compte qu’il s’était légèrement reculé, un pied déjà prêt à lui offrir un meilleur appui si la conversation prenait une mauvaise direction.
« Il est pas à vendre. Il est pas à échanger non plus. Et j’vais pas l’enlever pour que quelqu’un le regarde de plus près. » Ce n’était sans doute pas la manière la plus diplomatique de s’adresser à des gens dont ils avaient besoin, mais personne n’avait jamais accusé Shahin d’être particulièrement doué pour la diplomatie. Le Kojin leva les mains, ne se fâcha pas. Il sembla surtout davantage intrigué, ce qui n’était pas beaucoup mieux. Après quelques paroles d’apaisement, il finit par s’éloigner. Shahin garda la main sur son poignet encore plusieurs longues secondes après son départ, puis il la retira, parce qu’il se sentait idiot. Heureusement, toute cette interaction fut vite noyée dans les investigations des uns et des autres, jusqu’à ce que Ney trouve un objet en rapport avec ce fameux peuple de la pluie. Shahin s’installa pour écouter l’histoire de Meleth et tâcha de passer à autre chose.
Les jours qui suivirent prirent une forme assez simple, ce qui lui convenait beaucoup mieux. Ils savaient à présent où aller, mais il fallait encore mériter la bénédiction, alors on leur confia des tâches, comme à Adi’ra qui lui proposa, ainsi qu’à quelques autres, de l’accompagner pour chasser des crabes de magma près du volcan afin d’en rapporter la viande. L’idée lui sembla vaguement dangereuse, mais le groupe qui accepta de la suivre était plutôt conséquent, si bien qu’il accepta également en se disant qu’il suffirait que quelqu’un d’autre que lui prenne les coups.
Évidemment, leur piège attira le plus gros crabe du coin, une bestiole de la taille d’un gaja, au moins, et brûlante en plus de ça. Eva fut mise à terre, la moitié du groupe finit plus ou moins sérieusement rôtie, et quelques heures plus tard, le retour à Tamamizu se fit dans une ambiance nettement moins triomphante que prévu. Mais ils avaient rempli leur mission. Les discussions qui suivirent sur les histoires de reflets, sur cet endroit étrange appelé Solution 9, pendant qu’il se tartinait de baume pour les brûlures, n’étaient pas désagréables. On aurait presque pu croire qu’il s’intégrait.
Mais lorsque vint le moment de demander officiellement la bénédiction, il ne se sentait pas beaucoup plus prêt qu’au premier jour. Bunchin recevait les requêtes avec cette gravité tranquille propre aux Kojins et aux personnes âgées. Shahin attendit son tour, les épaules légèrement rentrées, en observant les échanges d’Eva et de Prima qui passaient avant lui. Lorsqu’il se retrouva devant le chef des Kojins verts, celui-ci l’observa un moment en silence. Shahin savait où son regard allait finir avant même qu’il y arrive. Le bracelet, encore. Évidemment.
« Tu as participéééé à aider le villaaaage, mais en échange de notre bénédiction, partage-nous l’histoiiiiire de cet objeeeet. » Shahin garda le silence. Ce n’était pas un silence calculé, ni un refus destiné à gagner du temps. C’était simplement qu’il n’avait rien qui venait. Pas de début, pas de nom, pas de visage à accrocher au bracelet. Rien qui ressemblait à une histoire digne d’être offerte à un chef kojin au fond de la mer de Rubis. Il aurait pu mentir, bien sûr, inventer une vieille femme thavnairoise, une mère mourante, un père voleur, un marchand assassiné, n’importe quelle connerie avec assez de détails et d'émotions pour qu’on y croie. Il l’aurait peut-être fait, avant, par réflexe. Mais Wendy lui avait dit, quelque temps plus tôt, dans un tout autre contexte, qu’il fallait essayer de dire la vérité, et il trouva particulièrement agaçant que cette phrase lui revienne maintenant.
Derrière lui, Prima et Eva le poussèrent à répondre, mais il n’avait rien à donner.
« J’en ai pas. » La réponse tomba mal, même à ses oreilles, trop sèche, trop pauvre. Il serra les doigts, les desserra, puis regarda ailleurs, vers les reflets qui passaient lentement sur un abri de corail. « Enfin… j’veux dire, j’l’ai toujours eu. Aussi loin que j’me souvienne. Je sais pas qui me l’a donné. Je sais pas d’où il vient. »
Il détestait s’entendre dire cela. Il aurait préféré pouvoir hausser les épaules, balancer une plaisanterie, réduire l’affaire à un assemblage de tissu, de céramique et de métal sans importance. Sauf qu’il était là, ce bracelet. Il avait toujours été là. Au poignet d’un gamin qui n’avait rien d’autre, ni famille, ni nom complet, ni endroit où rentrer, ni justification à donner quand les autres remarquaient cet objet de trop bonne facture pour ce qu’il pouvait se permettre de posséder.
Bunchin ne sembla pas déçu par l’absence d’histoire, ou alors il était poli. Prima évoqua peut-être l’origine thavnairoise de Shahin comme début d’explication, mais le chef Kojin secoua la tête. « Thavnair ? Non, noooon. Les matériauuuux, les couleeeeeurs, l’esthétiiiique… Corvooooos, plutôt, ouiiii. »
Le mot ne produisit d’abord rien de précis. Corvos. Il connaissait le nom, bien sûr, ce n’était pas si loin de Thavnair, mais comme on connaît des noms de régions que d’autres citent dans des conversations qui ne vous concernent pas. Garlemald, la guerre, les histoires d’occupation, de ruines, de gens déracinés : tout cela existait quelque part, mais le monde était plein de malheurs qui n’étaient pas les siens, et il avait longtemps eu assez à faire avec ceux qui lui tombaient directement dessus.
Le chef Kojin évoqua alors un voyageur, il y avait longtemps, des objets échangés qui lui semblaient de la même facture que son bracelet. Finalement, voyant qu’il n’y avait rien de plus à tirer de Shahin sur le sujet, Bunchin lui accorda la bénédiction. Le geste fut plus simple qu’il ne l’avait imaginé. Il s’était attendu à quelque chose de plus marqué, de plus tangible. À la place, il ne ressentit rien de particulier, probablement parce qu’il n’était pas dans l’eau.
Évidemment, personne ne s’en tint là. Prima s’intéressa aussitôt à cette histoire, prit des notes, posa des questions, revint sur les mots de Bunchin, parla d’origine, de piste, de possibilité, et plus elle essayait de le convaincre qu’il y avait peut-être quelque chose à découvrir, plus il sentait en lui monter cette envie obtuse de tout refermer. Il n’avait pas demandé de piste. Il n’avait pas demandé de mystère. Il avait demandé à respirer sous l’eau pour ne pas finir noyé pendant que les autres aidaient Meleth.
Et puis Wendy réapparut. Il avait commencé à s’inquiéter de son absence, cela faisait plusieurs jours qu’elle ne les suivait plus depuis Kugane, mais voilà qu'elle était de retour avec une histoire parfaitement absurde de Namazus, d’atelier clandestin de confection de getas et d’évasion improvisée. Elle raconta cela avec cette façon qu’elle avait de rendre les situations les plus invraisemblables à moitié drôles, à moitié préoccupantes, comme si se faire enlever pour travailler dans une fabrique illégale de chaussures n’était qu’un détour particulièrement contrariant entre deux étapes du voyage. Shahin l’écouta, partagé entre le soulagement, l’agacement et cette fatigue très spécifique qui accompagnait souvent Wendy quand elle survivait à une catastrophe en ayant l’air presque surprise qu’on s’en fasse pour elle.
Le soulagement ne dura pas très longtemps, parce que Prima, ou Moka peut-être, il ne savait plus vraiment laquelle des deux lança la première remarque, revint presque aussitôt sur cette histoire d’ex qu’on lui collait depuis leur départ de Thavnair. Cela partait d’une plaisanterie, évidemment. Surpris, il eut juste le temps de se raidir et ouvrir la bouche.
« Non, on a jamais… »
« Avec lui ? Mais non, quelle horreur ! »
Les deux phrases se heurtèrent presque, la sienne engloutie par celle de Wendy avant même d’avoir pu aller quelque part. Il resta un instant la bouche entrouverte, puis la referma. Il aurait pu finir sa phrase, dire que non, ils n’avaient jamais été ensemble, que tout le monde racontait n’importe quoi depuis le début, que c’était exactement ce qu’il essayait d’expliquer, mais les mots restèrent coincés quelque part, écrasés par ce « quelle horreur » qui n’avait peut-être été qu’une défense maladroite, un sursaut de panique, une de ces phrases qui partaient trop vite et qu’on regrettait aussitôt. Shahin referma la bouche, haussa légèrement les épaules, puis fit ce qu’il savait encore faire le mieux dans ce genre de situation : il disparut sans bouger. Il ne répondit rien, ne donna à personne le plaisir ou l’embarras de voir exactement où la phrase avait porté. Wendy essaya peut-être de se reprendre, Prima ou Moka lâcha peut-être une remarque pour recouvrir le malaise, mais il n’écoutait déjà plus vraiment. Après tout, elle n’avait pas tort. C’était probablement ça, le pire.
La conversation finit par revenir, après quelques détours qu’il suivit d’une oreille distraite, au sujet initial, et les autres le poussèrent à retourner poser des questions à Bunchin, qui, bien content de pouvoir aborder à nouveau le sujet, compléta ce qu’il savait. Une vingtaine d’années plus tôt, un voyageur corvosien était venu jusqu’aux Kojins. Pas un marchand ordinaire, si Shahin comprenait bien, mais quelqu’un qui cherchait des reliques, des objets, des fragments de ce que Corvos avait été avant que Garlemald ne s’applique à en étouffer l’essence. Il aurait demandé l’aide des Kojins et offert un vase en échange, un objet assez singulier pour qu’ils s’en souviennent encore, conservé depuis dans un sanctuaire. Un vase dont le style, d’après Bunchin, rappelait le bracelet. Pas une preuve, pas vraiment une réponse, juste une ressemblance, une impression, une façon commune de travailler la matière, peut-être, ou de permettre à l’éther d’y circuler. Le vase possédait d’ailleurs des propriétés que les Kojins eux-mêmes n’avaient jamais parfaitement identifiées, ce qui ne rassurait pas Shahin autant que cela semblait intéresser les autres. Bunchin proposa de les faire conduire jusqu’au sanctuaire pour qu’ils puissent le voir, comparer, peut-être comprendre quelque chose.
Shahin ne répondit pas tout de suite. Il regarda son poignet. Le bracelet n’avait pas changé, même poids familier, même présence si ancienne qu’il ne la sentait presque plus la plupart du temps. Il l’avait eu dans les ruelles de Radz-at-Han, au cours de ses aventures en mer sur la Navigatrice, à Kugane. Il l’avait eu avant les souvenirs clairs, avant les noms, avant Amu peut-être. Enfant, il s’était raconté des histoires à son sujet. Il se revoyait vaguement, plus petit, sale, affamé, à moitié caché dans un recoin de rue, en train d’imaginer qu’un jour quelqu’un viendrait le chercher. Des parents riches, des parents morts pour une raison tragique, une famille qui l’aurait perdu, pas abandonné, un passé sombre, mystérieux, important, quelque chose qui expliquerait pourquoi il avait ce bracelet et pourquoi, malgré tout, il finirait par compter pour quelqu’un.
Puis les jours avaient passé. La faim revenait plus vite que les rêves. Les coups aussi. Les adultes mentaient, les autres gamins prenaient ce qu’ils pouvaient, les nuits se ressemblaient, et il avait fini par comprendre que survivre jusqu’au lendemain demandait déjà trop d’énergie pour en gaspiller à inventer des histoires sur la veille. Il avait rangé tout ça quelque part, sans même s’en rendre compte. Pas oublié, non, mais recouvert, tassé, enterré sous des choses plus urgentes. Et voilà qu’on venait gratter là, avec des mots comme Corvos, reliques, voyageur, sanctuaire, avec Prima qui voulait savoir, avec Wendy qui le regardait comme si savoir pouvait réparer quelque chose. Il n’était pas certain d’avoir envie qu’on répare quoi que ce soit, ni même qu’il y ait quelque chose à réparer.
Mais comme toujours, il céda. C’était plus simple, se disait-il. Une fois qu’ils auraient vu ce vase et compris qu’il n’y avait rien à en tirer, tout le monde pourrait passer à autre chose. Et pourtant, au fond, il sentait bien se glisser là quelque chose de plus tenace qu’il ne voulait bien l’admettre : une curiosité, un début d’espoir peut-être, mêlé d’une appréhension sourde. Et s’il finissait par regretter d’avoir essayé de déterrer quelque chose qui aurait mieux fait de rester enfoui ?
[quote]Shahin
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[justify]L’eau était partout.[/justify]
[justify]Ce n’était pas une pensée très intelligente, et Shahin en avait vaguement conscience, mais ce fut la seule qui lui vint vraiment à l’esprit lorsqu’il mit pour la première fois les pieds à Tamamizu. L’eau au-dessus de sa tête, l’eau derrière les parois translucides, l’eau dans la lumière étrange qui ondulait sur les coquillages, sur les coraux, sur les silhouettes rondes et cuirassées des Kojins qui allaient et venaient avec l’aisance tranquille de créatures parfaitement à leur place. Même les sons semblaient plus sourds, comme s’ils devaient traverser quelque chose d’épais avant d’arriver jusqu’à lui. Il avait beau savoir qu’il ne risquait pas de se noyer, que cette étrange barrière n’avait aucune raison de disparaître subitement, son corps ne paraissait pas tout à fait convaincu par cette idée et il devait se forcer à respirer normalement, en évitant de trop penser à la quantité d’eau qui reposait au-dessus du village.[/justify]
[justify]Il aurait probablement dû se sentir émerveillé. Wendy l’aurait sûrement été, elle, avec ses grands yeux, ses questions à n’en plus finir, ses commentaires spontanés sur la façon dont les bulles de lumière se répercutaient dans l’architecture ou sur les différences entre les coutumes kojines et celles qu’elle avait pu lire quelque part, dans un traité sharlayanais dont il aurait oublié le nom avant même qu’elle ait fini de le prononcer. Lui se contentait de regarder où il mettait les pieds, et c’était déjà pas mal.[/justify]
[justify]Ils n’étaient pas venus ici pour se promener, de toute façon. Meleth cherchait quelque chose, des traces, des réponses, un chemin vers ce peuple de la pluie qu’elle avait évoqué sans qu’il sache vraiment de quoi il s’agissait ni pourquoi cela l’intéressait autant. Enfin, si, il s’en doutait. Il l’avait vue se fondre dans les eaux à Eurêka. Encore un truc invraisemblable. Comme à l’époque de ses voyages sur la Navigatrice, il réalisait à nouveau que le monde était infiniment plus vaste et étrange qu’il ne l’avait imaginé.[/justify]
[justify]Quoi qu’il en soit, les Kojins pouvaient les aider et pouvaient aussi leur offrir cette bénédiction qui leur permettrait de respirer sous l’eau sans finir comme des poissons sur l’étal d’un marché. Mais, comme toujours, rien n’était gratuit. Il fallait rendre service, prouver sa bonne volonté, offrir quelque chose en échange. Des artefacts, des histoires, de l’aide. Des choses qui, dans la bouche de Bunchin et des siens, semblaient avoir le même poids, comme si une histoire bien tournée pouvait valoir autant qu’un objet ancien. Shahin trouvait cela vaguement suspect sans trop savoir pourquoi.[/justify]
[justify]Alors qu'il cherchait encore à prendre ses repères et qu’il observait le contenu hétéroclite de caisses, avec ce vieux réflexe d’évaluer ce qui pourrait y être pris pour se faire quelques gils, un Kojin s’était approché de lui. Shahin avait d’abord cru qu’il allait lui poser une question sur le groupe, sur Meleth, sur les raisons de leur présence. Mais le regard du Kojin ne se fixa ni sur son visage, ni sur ses vêtements, ni même sur les dagues qu’il gardait toujours à portée de main par habitude. Il descendit directement vers son poignet. Sa main se referma presque aussitôt sur le bracelet, sans qu’il ait besoin d’y penser. Le geste fut trop rapide pour être naturel, trop sec pour passer pour un simple mouvement de confort, et il vit bien que le Kojin le remarquait. L’autre inclina la tête, intrigué, peut-être même intéressé, et prononça quelques mots avec cette politesse prudente et cet accent traînant qu’avaient tous les Kojins.[/justify]
[justify]« Non. » Le refus sortit avant la question complète. Il y eut un petit silence, pas assez long pour devenir embarrassant, mais suffisant pour que Shahin sente quelques regards se tourner vers lui. Il détestait ça. Il détestait qu’on regarde son poignet, qu’on regarde son visage, qu’on essaie de faire un lien entre les deux. Il détestait plus encore cette idée, qui n’avait pourtant été formulée par personne, qu’on puisse vouloir examiner le bracelet, le prendre, le comparer, l’échanger contre quelque chose. Son pouce glissa sur les ornements, sur les motifs familiers qui y étaient tracés, comme pour vérifier qu’il était toujours là, et il se rendit compte qu’il s’était légèrement reculé, un pied déjà prêt à lui offrir un meilleur appui si la conversation prenait une mauvaise direction.[/justify]
[justify]« Il est pas à vendre. Il est pas à échanger non plus. Et j’vais pas l’enlever pour que quelqu’un le regarde de plus près. » Ce n’était sans doute pas la manière la plus diplomatique de s’adresser à des gens dont ils avaient besoin, mais personne n’avait jamais accusé Shahin d’être particulièrement doué pour la diplomatie. Le Kojin leva les mains, ne se fâcha pas. Il sembla surtout davantage intrigué, ce qui n’était pas beaucoup mieux. Après quelques paroles d’apaisement, il finit par s’éloigner. Shahin garda la main sur son poignet encore plusieurs longues secondes après son départ, puis il la retira, parce qu’il se sentait idiot. Heureusement, toute cette interaction fut vite noyée dans les investigations des uns et des autres, jusqu’à ce que Ney trouve un objet en rapport avec ce fameux peuple de la pluie. Shahin s’installa pour écouter l’histoire de Meleth et tâcha de passer à autre chose.[/justify]
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Les jours qui suivirent prirent une forme assez simple, ce qui lui convenait beaucoup mieux. Ils savaient à présent où aller, mais il fallait encore mériter la bénédiction, alors on leur confia des tâches, comme à Adi’ra qui lui proposa, ainsi qu’à quelques autres, de l’accompagner pour chasser des crabes de magma près du volcan afin d’en rapporter la viande. L’idée lui sembla vaguement dangereuse, mais le groupe qui accepta de la suivre était plutôt conséquent, si bien qu’il accepta également en se disant qu’il suffirait que quelqu’un d’autre que lui prenne les coups.[/justify]
[justify]Évidemment, leur piège attira le plus gros crabe du coin, une bestiole de la taille d’un gaja, au moins, et brûlante en plus de ça. Eva fut mise à terre, la moitié du groupe finit plus ou moins sérieusement rôtie, et quelques heures plus tard, le retour à Tamamizu se fit dans une ambiance nettement moins triomphante que prévu. Mais ils avaient rempli leur mission. Les discussions qui suivirent sur les histoires de reflets, sur cet endroit étrange appelé Solution 9, pendant qu’il se tartinait de baume pour les brûlures, n’étaient pas désagréables. On aurait presque pu croire qu’il s’intégrait.[/justify]
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[justify]Mais lorsque vint le moment de demander officiellement la bénédiction, il ne se sentait pas beaucoup plus prêt qu’au premier jour. Bunchin recevait les requêtes avec cette gravité tranquille propre aux Kojins et aux personnes âgées. Shahin attendit son tour, les épaules légèrement rentrées, en observant les échanges d’Eva et de Prima qui passaient avant lui. Lorsqu’il se retrouva devant le chef des Kojins verts, celui-ci l’observa un moment en silence. Shahin savait où son regard allait finir avant même qu’il y arrive. Le bracelet, encore. Évidemment.[/justify]
[justify]« Tu as participéééé à aider le villaaaage, mais en échange de notre bénédiction, partage-nous l’histoiiiiire de cet objeeeet. » Shahin garda le silence. Ce n’était pas un silence calculé, ni un refus destiné à gagner du temps. C’était simplement qu’il n’avait rien qui venait. Pas de début, pas de nom, pas de visage à accrocher au bracelet. Rien qui ressemblait à une histoire digne d’être offerte à un chef kojin au fond de la mer de Rubis. Il aurait pu mentir, bien sûr, inventer une vieille femme thavnairoise, une mère mourante, un père voleur, un marchand assassiné, n’importe quelle connerie avec assez de détails et d'émotions pour qu’on y croie. Il l’aurait peut-être fait, avant, par réflexe. Mais Wendy lui avait dit, quelque temps plus tôt, dans un tout autre contexte, qu’il fallait essayer de dire la vérité, et il trouva particulièrement agaçant que cette phrase lui revienne maintenant.[/justify]
[justify]Derrière lui, Prima et Eva le poussèrent à répondre, mais il n’avait rien à donner.[/justify]
[justify]« J’en ai pas. » La réponse tomba mal, même à ses oreilles, trop sèche, trop pauvre. Il serra les doigts, les desserra, puis regarda ailleurs, vers les reflets qui passaient lentement sur un abri de corail. « Enfin… j’veux dire, j’l’ai toujours eu. Aussi loin que j’me souvienne. Je sais pas qui me l’a donné. Je sais pas d’où il vient. »[/justify]
[justify]Il détestait s’entendre dire cela. Il aurait préféré pouvoir hausser les épaules, balancer une plaisanterie, réduire l’affaire à un assemblage de tissu, de céramique et de métal sans importance. Sauf qu’il était là, ce bracelet. Il avait toujours été là. Au poignet d’un gamin qui n’avait rien d’autre, ni famille, ni nom complet, ni endroit où rentrer, ni justification à donner quand les autres remarquaient cet objet de trop bonne facture pour ce qu’il pouvait se permettre de posséder.[/justify]
[justify]Bunchin ne sembla pas déçu par l’absence d’histoire, ou alors il était poli. Prima évoqua peut-être l’origine thavnairoise de Shahin comme début d’explication, mais le chef Kojin secoua la tête. « Thavnair ? Non, noooon. Les matériauuuux, les couleeeeeurs, l’esthétiiiique… Corvooooos, plutôt, ouiiii. »[/justify]
[justify]Le mot ne produisit d’abord rien de précis. Corvos. Il connaissait le nom, bien sûr, ce n’était pas si loin de Thavnair, mais comme on connaît des noms de régions que d’autres citent dans des conversations qui ne vous concernent pas. Garlemald, la guerre, les histoires d’occupation, de ruines, de gens déracinés : tout cela existait quelque part, mais le monde était plein de malheurs qui n’étaient pas les siens, et il avait longtemps eu assez à faire avec ceux qui lui tombaient directement dessus.
Le chef Kojin évoqua alors un voyageur, il y avait longtemps, des objets échangés qui lui semblaient de la même facture que son bracelet. Finalement, voyant qu’il n’y avait rien de plus à tirer de Shahin sur le sujet, Bunchin lui accorda la bénédiction. Le geste fut plus simple qu’il ne l’avait imaginé. Il s’était attendu à quelque chose de plus marqué, de plus tangible. À la place, il ne ressentit rien de particulier, probablement parce qu’il n’était pas dans l’eau.[/justify]
[justify]Évidemment, personne ne s’en tint là. Prima s’intéressa aussitôt à cette histoire, prit des notes, posa des questions, revint sur les mots de Bunchin, parla d’origine, de piste, de possibilité, et plus elle essayait de le convaincre qu’il y avait peut-être quelque chose à découvrir, plus il sentait en lui monter cette envie obtuse de tout refermer. Il n’avait pas demandé de piste. Il n’avait pas demandé de mystère. Il avait demandé à respirer sous l’eau pour ne pas finir noyé pendant que les autres aidaient Meleth.[/justify]
[justify]Et puis Wendy réapparut. Il avait commencé à s’inquiéter de son absence, cela faisait plusieurs jours qu’elle ne les suivait plus depuis Kugane, mais voilà qu'elle était de retour avec une histoire parfaitement absurde de Namazus, d’atelier clandestin de confection de getas et d’évasion improvisée. Elle raconta cela avec cette façon qu’elle avait de rendre les situations les plus invraisemblables à moitié drôles, à moitié préoccupantes, comme si se faire enlever pour travailler dans une fabrique illégale de chaussures n’était qu’un détour particulièrement contrariant entre deux étapes du voyage. Shahin l’écouta, partagé entre le soulagement, l’agacement et cette fatigue très spécifique qui accompagnait souvent Wendy quand elle survivait à une catastrophe en ayant l’air presque surprise qu’on s’en fasse pour elle.[/justify]
[justify]Le soulagement ne dura pas très longtemps, parce que Prima, ou Moka peut-être, il ne savait plus vraiment laquelle des deux lança la première remarque, revint presque aussitôt sur cette histoire d’ex qu’on lui collait depuis leur départ de Thavnair. Cela partait d’une plaisanterie, évidemment. Surpris, il eut juste le temps de se raidir et ouvrir la bouche.[/justify]
[justify]« Non, on a jamais… »[/justify]
[justify]« Avec lui ? Mais non, quelle horreur ! »[/justify]
[justify]Les deux phrases se heurtèrent presque, la sienne engloutie par celle de Wendy avant même d’avoir pu aller quelque part. Il resta un instant la bouche entrouverte, puis la referma. Il aurait pu finir sa phrase, dire que non, ils n’avaient jamais été ensemble, que tout le monde racontait n’importe quoi depuis le début, que c’était exactement ce qu’il essayait d’expliquer, mais les mots restèrent coincés quelque part, écrasés par ce « quelle horreur » qui n’avait peut-être été qu’une défense maladroite, un sursaut de panique, une de ces phrases qui partaient trop vite et qu’on regrettait aussitôt. Shahin referma la bouche, haussa légèrement les épaules, puis fit ce qu’il savait encore faire le mieux dans ce genre de situation : il disparut sans bouger. Il ne répondit rien, ne donna à personne le plaisir ou l’embarras de voir exactement où la phrase avait porté. Wendy essaya peut-être de se reprendre, Prima ou Moka lâcha peut-être une remarque pour recouvrir le malaise, mais il n’écoutait déjà plus vraiment. Après tout, elle n’avait pas tort. C’était probablement ça, le pire.[/justify]
[justify]La conversation finit par revenir, après quelques détours qu’il suivit d’une oreille distraite, au sujet initial, et les autres le poussèrent à retourner poser des questions à Bunchin, qui, bien content de pouvoir aborder à nouveau le sujet, compléta ce qu’il savait. Une vingtaine d’années plus tôt, un voyageur corvosien était venu jusqu’aux Kojins. Pas un marchand ordinaire, si Shahin comprenait bien, mais quelqu’un qui cherchait des reliques, des objets, des fragments de ce que Corvos avait été avant que Garlemald ne s’applique à en étouffer l’essence. Il aurait demandé l’aide des Kojins et offert un vase en échange, un objet assez singulier pour qu’ils s’en souviennent encore, conservé depuis dans un sanctuaire. Un vase dont le style, d’après Bunchin, rappelait le bracelet. Pas une preuve, pas vraiment une réponse, juste une ressemblance, une impression, une façon commune de travailler la matière, peut-être, ou de permettre à l’éther d’y circuler. Le vase possédait d’ailleurs des propriétés que les Kojins eux-mêmes n’avaient jamais parfaitement identifiées, ce qui ne rassurait pas Shahin autant que cela semblait intéresser les autres. Bunchin proposa de les faire conduire jusqu’au sanctuaire pour qu’ils puissent le voir, comparer, peut-être comprendre quelque chose.[/justify]
[justify]Shahin ne répondit pas tout de suite. Il regarda son poignet. Le bracelet n’avait pas changé, même poids familier, même présence si ancienne qu’il ne la sentait presque plus la plupart du temps. Il l’avait eu dans les ruelles de Radz-at-Han, au cours de ses aventures en mer sur la Navigatrice, à Kugane. Il l’avait eu avant les souvenirs clairs, avant les noms, avant Amu peut-être. Enfant, il s’était raconté des histoires à son sujet. Il se revoyait vaguement, plus petit, sale, affamé, à moitié caché dans un recoin de rue, en train d’imaginer qu’un jour quelqu’un viendrait le chercher. Des parents riches, des parents morts pour une raison tragique, une famille qui l’aurait perdu, pas abandonné, un passé sombre, mystérieux, important, quelque chose qui expliquerait pourquoi il avait ce bracelet et pourquoi, malgré tout, il finirait par compter pour quelqu’un.[/justify]
[justify]Puis les jours avaient passé. La faim revenait plus vite que les rêves. Les coups aussi. Les adultes mentaient, les autres gamins prenaient ce qu’ils pouvaient, les nuits se ressemblaient, et il avait fini par comprendre que survivre jusqu’au lendemain demandait déjà trop d’énergie pour en gaspiller à inventer des histoires sur la veille. Il avait rangé tout ça quelque part, sans même s’en rendre compte. Pas oublié, non, mais recouvert, tassé, enterré sous des choses plus urgentes. Et voilà qu’on venait gratter là, avec des mots comme Corvos, reliques, voyageur, sanctuaire, avec Prima qui voulait savoir, avec Wendy qui le regardait comme si savoir pouvait réparer quelque chose. Il n’était pas certain d’avoir envie qu’on répare quoi que ce soit, ni même qu’il y ait quelque chose à réparer.[/justify]
[justify]Mais comme toujours, il céda. C’était plus simple, se disait-il. Une fois qu’ils auraient vu ce vase et compris qu’il n’y avait rien à en tirer, tout le monde pourrait passer à autre chose. Et pourtant, au fond, il sentait bien se glisser là quelque chose de plus tenace qu’il ne voulait bien l’admettre : une curiosité, un début d’espoir peut-être, mêlé d’une appréhension sourde. Et s’il finissait par regretter d’avoir essayé de déterrer quelque chose qui aurait mieux fait de rester enfoui ?[/justify][/quote]