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Les pas d'un vaurien

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Shahin Il y a 1 jour et 3 heures


Quelques années plus tôt...


« Où il est encore passé ? Tu as vu dans quelle direction il est parti ?

- Non, il a tourné au coin de la rue et je l’ai perdu de vue.

- Bordel, si je lui mets la main dessus à ce petit morveux, il va comprendre sa douleur. »

Plaqué contre un mur coloré, dissimulé par les ombres rougeoyantes projetées par le ciel incandescent et par un empilement de caisses d’où provient une odeur douceâtre de fruits en train de pourrir, Shahin tente de calmer sa respiration et les battements furieux de son cœur. Il hésite un instant à se fondre à nouveau dans les ombres, mais se ravise. Cela fait déjà une bonne heure qu’il essaie d’échapper à ses poursuivants en disparaissant de façon intermittente et il sent bien qu’il est arrivé au bout de sa réserve. Il glisse un regard prudent vers les deux adolescents en train de discuter. Jahandar a l’air furax. Meera, elle, affiche juste son expression blasée habituelle, mais ses yeux, perçants, scrutent la ruelle. Et son regard accroche le sien. Merde.

Shahin n’hésite pas, bondit hors de sa cachette et se remet à courir. Des exclamations et le bruit de pas précipités sur ses talons le poussent à ne pas se retourner pour voir ce qu’il se passe. Il tourne au coin de la rue, sprinte, prend une autre ruelle. Juste un peu plus loin, il sait qu’il y a une treille qu’il peut utiliser pour grimper sur les toits. Il arrivera peut-être à les semer, cette fois. Une ombre se détache tout à coup du mur, juste devant lui. Non, deux. Il heurte la première de plein fouet, emporté par son élan, et tombe à la renverse dans la poussière.

« Arjun ! Ah… Salut ! Qu’est-c’que tu fais là ? J’étais en train de… Heu… »

Mais le jeune homme baraqué ne l’honore pas d’une réponse. A la place, il redresse la tête, regardant quelque chose derrière Shahin, qui n’a aucun mal à deviner de quoi il s’agit quand il entend le bruit de course qui s’arrête à quelques yalms dans son dos. Il se remet précipitamment sur ses pieds, sort ses dagues de sa ceinture. Il n’a plus le choix, à présent. Il sait ce qui arrive aux gamins qui ne remplissent pas les objectifs fixés par Amu. Quant à ceux qui essaient de lui échapper, on n’en entend plus jamais parler et pas besoin d’être un devin pour imaginer le sort qui leur est réservé.

Il se sent soudain attrapé par le col de sa veste et, un instant plus tard, il fait connaissance de façon rapprochée – et quelque peu douloureuse – avec le mur le plus proche.

« Putain Shahin, tu pouvais pas juste obéir à Amu et faire ton boulot ? Maintenant tu me forces la main.

- Ou tu pourrais juste me laisser partir Jahandar. Tu lui dis que tu t’es occupé d’moi et voilà. T’as assez avec le fric que tu m’as pris l’autre jour pour que les autres la bouclent, non ?

- Tu sais bien que j’peux pas. Pourquoi tu l’as pas fait ? Merde quoi ! »

Pourquoi ? Bonne question. Il s’était dégonflé. Le ventre plein, après avoir joué et ri avec eux, il n’avait pas eu le cœur de remplir sa mission. Il s’était dit qu’il pourrait s’en tirer autrement. Il avait eu tort, visiblement. Ses réminiscences s’arrêtent là, cependant, alors qu’il est projeté au sol. Un pied s’abat sur son poignet et il lâche une de ses dagues en poussant un cri de douleur. De l’autre, il tente d’attaquer le mollet attaché au pied en question, mais quelque chose percute son estomac et sa respiration se coupe. Les coups se mettent à pleuvoir et il a beau essayer de se protéger comme il le peut, à un contre quatre c’est peine perdue.



Il reprend connaissance avec une envie de tousser incontrôlable. Il prend appui des deux mains sur le sable de la plage et recrache douloureusement une bonne quantité d’eau de mer mêlée de sang. Il est vivant ? A priori oui, même si ce n’est pas faute d’avoir essayé d’obtenir le résultat inverse, s’il peut en croire la douleur aiguë qui émane du moindre recoin de son corps.
Il se redresse, comment, il ne sait pas. Une seule pensée à son esprit. Il ne peut pas rester. Si on le voit, ils ne le rateront pas une seconde fois. Son regard brouillé par le fait qu’il a du mal à ouvrir les yeux se pose sur la silhouette de la Navigatrice qui se découpe sur l’horizon rougeoyant. Elle s’apprête à partir, il le sait, cela fait deux jours qu’il observait son ravitaillement. Sa seule chance de se tirer d’ici, à présent.

Au beau milieu de ce qui devrait être la nuit si les météores ne pleuvaient pas, une ombre se glisse à bord, profitant du sommeil de la majorité des matelots.
Shahin Il y a 1 jour et 1 heure
Parviz mourut sous ses yeux. C’était cela qui lui revenait surtout, bien avant tout le reste. Le bruit sec, écœurant, de ses os broyés dans la poigne d’Ishaan. La manière dont son corps s’affaissa l’instant d’après, comme si toute sa consistance venait de lui être arrachée d’un coup. Il y eut les cris, bien sûr. Le tumulte. Le choc. Mais ce fut cette image-là qui lui resta plantée derrière les yeux, avec une netteté odieuse. Parviz, qui râlait encore quelques instants plus tôt. Parviz, plus vivant, plus bavard, plus agaçant que jamais. La seconde suivante, il n’était déjà plus qu’un poids mort, tordu, jeté au sol comme un chiffon.

Le reste se déroula trop vite pour qu’il puisse prétendre en garder un souvenir clair. Des gestes, des éclats de voix, la panique qui se propageait comme un feu dans de la paille sèche. Il se revoyait vaguement se déplacer, frapper, éviter, reculer, revenir sans trop savoir pourquoi ni comment. Son corps, lui, savait. Il avait déjà fait cela cent fois, dans d’autres ruelles, pour d’autres raisons, avec d’autres types armés de lames ébréchées ou de rancunes trop anciennes. Sauf qu’ici il y avait Wendy. Wendy, et ses compagnons. Wendy du mauvais côté, ou du bon, selon le point de vue, et lui quelque part entre les deux, comme d’habitude. À croire qu’il n’était capable de n’appartenir franchement à rien.


Après, il y eut ce drôle de flottement. Le moment où tout s’arrêtait sans vraiment s’arrêter, où les corps étaient encore chauds, où les survivants respiraient trop fort, où personne ne savait très bien quoi dire parce qu’il aurait déjà fallu comprendre ce qu’il venait de se passer. Shahin, lui, avait surtout attendu qu’on se tourne vers lui. Qu’on réalise qu’il était avec les pillards. Qu’on se demande ce qu’on faisait d’un type comme lui, encore debout, au milieu du carnage.


Il ne se rappelait pas ce que Wendy avait dit, ensuite. Seulement de cette certitude très désagréable que, dès l’instant où elle ouvrit la bouche, il ne maîtrisa plus vraiment grand-chose. C’était déjà le cas autrefois, sur la Navigatrice. Elle arrivait avec son enthousiasme, ses certitudes un peu absurdes, sa façon d’être persuadée qu’il existait forcément une solution à tous les problèmes du monde, et soudain le sien se trouvait entraîné dans une direction qui n’était pas la sienne. Au début, cela l’irritait. Ensuite… c’était devenu plus compliqué.


Il dormit peu, cette nuit-là. Pas seulement à cause de Parviz, ni à cause d’Ishaan, ni même à cause de Rafiq et de la colère qu’il pouvait facilement imaginer à l’instant où la nouvelle remonterait jusqu’à lui. Wendy était revenue dans sa vie aussi brutalement qu’un coup de poing. Pas seule, évidemment. Entourée d’une bande de types et de filles qui, à première vue, avaient l’air bien trop sûrs d’eux pour être fréquentables et bien trop décidés à le garder à portée de regard pour qu’il puisse disparaître tranquillement dans un coin.




Le lendemain, quand elle lui dit qu’il fallait qu’il raconte la vérité à madame Kurusu, Shahin manqua de rire. La vérité. Comme si c’était un coffre qu’il suffisait d’ouvrir pour en sortir quelque chose de propre, de net, de présentable. Comme s’il y avait, dans sa vie, un seul fil qu’on puisse suivre sans tomber sur une saleté au bout. Elle insista pourtant, avec ce sérieux appliqué qu’elle prenait parfois quand elle avait décidé qu’il fallait faire les choses correctement.

Il la laissa parler, hocha la tête.


L’entretien eut lieu à la Meyhane de Mehryde, ce qui le mit un peu moins mal à l’aise qu’il ne l’aurait cru. L’endroit lui était familier. Il y donnait parfois un coup de main à la plonge ou au ménage quand il avait besoin de quelques gils et qu’il y avait suffisamment d’absences parmi le personnel pour qu’on accepte quelqu’un comme lui.

Kikyo Kurusu, en revanche, n’avait rien de familier. Et le sombre Élézen posté derrière elle, quasi mutique, non plus.

Elle se contenta de lui poser des questions en le regardant avec cette attention un peu détachée des gens qui ont l’habitude de décider du sort des autres sans se tromper souvent. Il répondit. Pas à tout, évidemment. Pas complètement. Mais majoritairement, oui. Les rues, le gang, Rafiq, le temple, ce qu’il était venu y faire. Il laissa de côté quelques détails, en édulcora d’autres, par habitude autant que par prudence. Mais il n’essaya pas de se peindre en victime, ni en héros. Cela aurait de toute façon sonné faux.

À la fin, Kikyo estima sans doute qu’il ne représentait pas un danger immédiat, ou que Wendy croyait suffisamment en lui pour que cela mérite d’être tenté. Ou peut-être avait-elle un faible pour son genre de profil. Toujours est-il qu’il fut accepté, provisoirement. Le temps du voyage, au moins.

Il aurait dû se sentir soulagé. À la place, il eut surtout l’impression de mettre un pied dans quelque chose qui lui échappait déjà.


Le départ en aéronef, le lendemain, n’arrangea rien. Il n’avait rien contre les bateaux, une fois passés les premiers temps, parce qu’un bateau au moins tanguait sur quelque chose de réel, de solide à sa façon, une mer qu’on pouvait maudire mais qu’on connaissait. Là, il y avait le vide. Du vide partout, sous eux, autour d’eux, avec cette sensation désagréable qu’un engin pareil n’avait aucune raison honnête de tenir en l’air. Il monta à bord sans commentaire, mâchoires serrées, avec cette ferme intention de ne surtout pas regarder en bas plus que nécessaire.


L’équipage de l’Escale, lui, semblait trouver tout cela parfaitement ordinaire. 

Très vite, les plaisanteries commencèrent. Des allusions glissées avec le naturel le plus irritant du monde. Ah, donc c’était lui. Lui, l’histoire de Wendy. Lui, le garçon de Thavnair, l’ex. Il crut d’abord à une incompréhension, puis à une plaisanterie isolée. Au bout de trois ou quatre sous-entendus du même genre, il finit par comprendre qu’ils savaient. Ou plutôt qu’ils croyaient savoir, ce qui, à bien y réfléchir, était presque pire. Wendy avait parlé de lui. Pas seulement comme d’un type croisé autrefois sur un bateau, visiblement. Assez pour qu’ils s’imaginent des choses. Assez, aussi, pour que personne n’ait l’air vraiment surpris de le voir débarquer dans leur sillage.

Quel enfer.


Au cours d’une soirée, Liann sortit des cartes. La partie s’organisa presque d’elle-même, une espèce de poker avec ses règles, ses tours de mise, ses airs innocents et ses bluffs. Shahin s’y laissa entraîner plus facilement qu’il ne l’aurait cru. Les cartes, les jeux d’argent, les petites tricheries qu’on glisse entre deux battements de cils, c’était un terrain familier. Il joua d’abord prudemment, pour jauger, puis revint sans même y penser à des réflexes plus anciens. Un geste trop fluide. Un temps de retard savamment placé. Les doigts qui savaient exactement quand s’attarder. Rien d’assez grossier pour que ça se voie, juste ce qu’il fallait pour améliorer un peu la main que le sort lui avait donnée. Liann était visiblement beaucoup moins douée que lui dans cet art de la tricherie, mais quelque part, constater qu’il n’était pas le seul à s’y essayer autour de la table le rassura.

À un moment, Wendy l’aida, suffisamment discrètement pour que les autres ne réagissent pas, ou le tolèrent. Il n’aurait pas su dire ce qui lui fit le plus d’effet : le coup de main lui-même, ou cette manière qu’elle avait de se comporter comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Comme autrefois, sur la Navigatrice, lorsqu’elle avançait dans l’existence avec cet enthousiasme lumineux qui tenait parfois du charme, parfois de la catastrophe. Elle restait spontanée, joyeuse, prompte à s’émerveiller ou à s’indigner ; moins sûre d’elle qu’à l’époque où elle croyait encore comprendre la vie hors de Sharlayan mieux que ceux qui la vivaient, mais pas moins prompte à se lancer. Elle parlait avec ses mains, avec ses yeux, avec toute sa personne. À côté d’elle, Shahin avait souvent l’impression d’être fait d’un tissu plus sombre, plus rêche, qui jurait un peu avec le reste. Ce soir-là pourtant, quand elle tricha pour lui juste assez pour l’empêcher de sortir trop tôt, il ne trouva rien à y redire. Il continua jusqu’au bout, ou presque, dernier en lice contre Liann, avant de perdre avec une sorte de soulagement amusé. C’était peut-être la première fois depuis longtemps qu’il perdait quelque chose sans sentir le sol se dérober sous ses pieds.


Le voyage jusqu’à l’Orient lui parut trop long et trop court à la fois. Long, parce que les pensées remontaient avec une facilité agaçante dès qu’on lui laissait un instant de répit ; court, parce que l’arrivée surgit avant qu’il n’ait eu eu le temps de se préparer à ce qu’elle représentait. Kugane se dressait devant eux avec ses toits impeccables, ses couleurs vives, son ordre tranquille, et Shahin ressentit ce même léger malaise que face aux gens trop bien habillés : la conviction immédiate qu’on verrait tout de suite qu’il n’était pas à sa place ici.


Il n’eut pas le loisir de s’attarder longtemps sur cette idée. Madame Kurusu les conduisit tout d’abord dans un restaurant pour un dîner somptueux, puis chez un tailleur de la rue marchande. Shahin n’avait rien à faire là, et il le savait. Les tissus, les coupes, les couleurs, tout cela lui paraissait relever d’un monde qui n’avait jamais eu besoin de compter ses pièces une à une. Il aurait bien refusé, de toute façon d’où aurait-il sorti l’argent, mais Ulysse s’était mis en tête de lui offrir un kimono, « pour faire plaisir à Wendy ».

Shahin, malgré quelques protestations qui se heurtèrent à l’assurance tranquille de quelqu’un qui avait manifestement beaucoup trop de gils dans sa poche, finit par céder avec cette impression désagréable d’accepter quelque chose dont il ne maîtrisait ni les règles ni le prix.


Le soir même, il se retrouva aux sources chaudes.

Il n’aurait pas choisi l’endroit de lui-même, mais il s’y laissa entraîner encore, comme on se laisse porter par un courant contre lequel on ne parvient pas à lutter. Wendy n’était pas là. Il s’en étonna d’abord, il ne l’avait pas vue depuis qu’ils avaient débarqué, puis s’en accommoda, tant l’endroit occupait ses sens autrement. La chaleur minérale, la vapeur, les voix qui devenaient plus basses, les corps qui se délassaient comme si le monde pouvait bien attendre.


C’est là qu’il rencontra Akira Kurusu, le mari de Kikyo. Rien que l’étiquette suffisait à le rendre prudent, mais l’homme lui-même achevait le travail : quelque chose dans sa présence imposait naturellement le respect, ou du moins cette vigilance qu’on réserve aux gens dont on sent qu’ils n’ont pas besoin d’élever la voix pour être entendus.

Devoir à nouveau raconter sa vie et ce qu’il faisait là sous ce regard sévère, tout en étant presque nu, entrait peut-être dans son top dix des moments gênants.


La conversation dériva, à un moment ou à un autre, vers leurs enfants.

Il n’aurait pas su dire pourquoi cela le frappa autant. Quelques phrases échangées avec naturel, sans emphase, comme si tout cela allait de soi. Une anecdote. Un sourire amusé. Leur fierté. Rien d’extraordinaire, probablement, pour qui avait grandi là-dedans. Il les écoutait parler et quelque chose en lui se serra d’une manière presque mesquine. Pas exactement de la peine. Pas même de l’envie pure. Plutôt cette jalousie sourde qu’on éprouve devant une chose dont on découvre soudain, avec retard, qu’elle a toujours existé pour d’autres. Un foyer, des parents aimants, une routine... Il n’avait jamais eu cela. Même pas un souvenir à salir avec le temps. Rien qu’un vide à la place.


Les jours suivants s’écoulèrent dans une étrange alternance d’oisiveté contrainte et de petits embarras.


Puis vint le soir où Ri’leyh lui tendit des gils pour qu’il puisse inviter Wendy au restaurant.

Il protesta, bien sûr. D’abord par réflexe, ensuite par conviction. Une dette reste une dette, même quand on l’emballe avec un sourire et des mots légers. Ri’leyh était une femme impossible à détourner une fois qu’elle avait décidé quelque chose. Elle soutint son regard avec un calme qui le désarma plus sûrement qu’une engueulade. Il finit par céder, non sans l’impression désagréable de signer un contrat invisible. Le dîner, derrière, fut… ce qu’il fut. Shahin s’y sentit souvent maladroit, vaguement déplacé, comme s’il tentait de jouer un personnage sans en connaître les usages. Il y eut pourtant des moments plus simples, des silences légers, des regards qu’il évita de justesse pour ne pas avoir à se demander ce qu’ils signifiaient. Il en sortit avec la conviction, plus tenace encore, que ces gens qu’il connaissait à peine les poussaient l’un vers l’autre avec un enthousiasme qui lui donnait envie de rire et de prendre la fuite dans le même mouvement.




Alors il fit ce qu’il savait faire lorsqu’une situation commençait à lui échapper : il chercha à s’occuper les mains.

Les quais de Kugane lui convenaient très bien. Il y retrouvait des gestes connus, le poids des caisses, la corde qui brûlait les paumes, les ordres aboyés, la fatigue simple qu’un corps comprend sans discuter. Charger, décharger, porter, tirer… il n’y avait là rien de noble ou d’élégant, mais au moins les choses s’y réglaient clairement. Les locaux l’envoyèrent paître, mais les étrangers, les ijins comme on les appelait ici, n’avaient rien contre une paire de bras supplémentaire. Il rembourserait Ri’leyh avant le départ de la ville. Cela, au moins, relevait d’une logique saine. Une dette contractée, une dette rendue.


Kugane restait étrange. Belle, certainement. Trop bien ordonnée pour lui. Avec ses rues propres, ses devantures éclatantes, ses bains brûlants où les gens bavardaient comme s’ils avaient le droit de baisser la garde, elle ressemblait à ces choses fragiles qu’on n’ose pas toucher de peur de laisser une trace. Shahin y avançait encore comme un intrus toléré, en gardant l’habitude de se faire petit, d’observer, de ne jamais tout à fait se détendre.

Il travaillait, il évitait les ennuis, il apprenait les visages et les noms. Il supportait les plaisanteries de l’Escale ou de Wendy avec autant de dignité qu’il pouvait en rassembler.


Ce n’était pas une vie. Pas encore. Plutôt un sursis bizarre, confortable par endroits, inquiétant partout ailleurs.

Mais c’était déjà plus qu’il n’avait eu depuis longtemps.

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