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[Symbaroum] Iris

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Lerith Il y a 1 an et 3 jours


Lerith Il y a 1 an et 3 jours

Prologue - Entre Vengeance et Pardon

Les ombres dansent au crépuscule à la lisière de la forêt, rendant le passage jadis interdit aussi terrifiant que dans les légendes. Le bruissement dans les feuilles laisse entrevoir la silhouette de ceux qui patientent, vêtus de vert et de gris, masquant leurs oreilles pointues sous des masques à bois de cerf. Sauf un, pâle, dont la chevelure argentée colle à son visage intemporel mais déjà marqué par le printemps et l'été de sa vie. Ils attendent, mais lui seul fixe l'horizon vers le sud le visage grave. Sa respiration est lente, mesurée.
Enfin, trois silhouettes se dessinent sur la lande. Leurs semblables, qui avancent vers eux d'un pas rapide. L'elfe pâle s'avance à leur rencontre, avançant avec l'ombre qui s'étend depuis les arbres à la tombée du jour.
"Ilo'arakys" le salue celui qui mène le trio. "Nous avons eu un contretemps.
- Anol-Sil. Nous vous attendions avant l'aube."

L'elfe pâle baisse les yeux sur les trois éclaireurs, les bras croisés. Il cherche quelque chose du regard. L'un des deux autres, une femme, s'avance alors, soulevant sa cape, il dévoile la forme d'un nouveau né immobile, enroulé dans une de leurs couvertures de voyage.
"Nous l'avons endormie à mi-chemin, mais elle est restée calme durant le voyage."
Ilo'arakys hausse un sourcil.
"Elle ? Mais ce devait être...
- Le contretemps en question."
ajoute Anol-Sil, mais il fait signe à la femme de tendre l'enfant à l'elfe pâle.
"Expliquez-vous."
Il prend tout de même le nouveau né dans ses bras avec délicatesse, l'observant sans jugement ni surprise. Il écoute.
"Il clamait partout avoir un fils mais à l'évidence il n'avait aucune idée de ce que ce serait. Nous lui épargnons au moins cette déception puisque c'est un fils qu'il trouvera dans son berceau. La mère n'a pas survécu, elle ne pourra pas parler.
- Et les autres témoins ?
- Nous nous sommes occupés de la nourrice. Quant aux autres, qu'ils sachent ou non ils tairont ce qu'ils savent de peur de disparaitre à leur tour si leur maître venait à découvrir la vérité trop tôt. A eux de partir avant que l'enfant grandisse."
Ilo'arakys ferme les yeux un instant, moins touché par l'émotion que par le respect dû aux morts. Un à un, les autres présents dans son dos se rapprochent, formant un cercle silencieux autour du "trophée" endormi dans ses bras, l'observant avec cette curiosité froide que l'on éprouve envers un spécimen nouveau d'une espèce un peu trop bien connue. Certains sourient légèrement, peut-être sont-ils malgré tout attendris par la vision d'un petit, tout humain qu'il soit.
"Très bien. Tristement cela fait mon affaire. Il ne pourra réclamer plus tard ce qu'il pourrait m'accuser d'avoir volé."
D'un salut formel, un signe du menton, l'elfe pâle se détourne du trio et s'apprête à retourner vers la forêt. Mais le visage de son allié l'interpelle, il suspend son mouvement.
"Parle, Anol-Sil. Je sens bien que tu ne dis pas tout."
L'éclaireur secoue la tête, il retire son masque affichant la cicatrice qui traverse son visage par le centre.
"Ils se multiplient. Leurs villes vont bientôt s'établir plus loin sur la plaine jusqu'ici, leurs soldats aussi, leurs mercenaires. Ils déshonorent la parole de leurs ancêtres, trompent leurs propres semblables avec des mensonges et la promesse de richesses... Et tu pars avec cette enfant pour je ne sais combien d'années au lieu de faire ce qu'un diplomate comme toi devrait faire avant que les armes prennent le dessus."
Anol-Sil se tait. Ilo'arakys garde le silence, son regard d'acier plongé dans le sien. Il couvre l'enfant d'un geste machinal et la soulève un peu plus, comme pour la montrer à l'assemblée qui se resserre davantage autour d'eux.
"Tu l'as dit très justement, mon ami. Ils se multiplient. Ils n'ont cure de nos paroles, ni de nos avertissements. Déjà les toits de leur nouvelle capitale sont visibles depuis la cime des grands arbres. Je peux rester, et assister à la mise à mort du Pacte de Fer, ou je peux me retirer quelques années et préparer notre réponse à ce qu'ils oseront faire avec ou sans notre accord.
- Alors tu as bel et bien un plan.
- Je suis un diplomate, pas un pacifiste."

Il sourit en coin, et tourne les talons finalement. Anol-Sil s'incline respectueusement, imité par ses deux camarades. Dans un dernier sursaut, il lui lance : "Que vas-tu faire avec cet enfant ?"
Ilo'arakys s'arrête, et répond sans se retourner :
"Tu devrais plutôt t'inquiéter du sort de celui que tu as laissé dans les bras froids de sa mère. Son futur sera bien pire, et ce bien avant que son père ne découvre sa vraie nature."

Il s'en va, suivi par son escorte silencieuse. De retour dans les bois, la marche se fait plus souple et détendue. Certains s'écartent pour surveiller, d'autres murmurent entre eux. L'elfe pâle veille à ce que l'enfant ne soit pas trop secoué. Il finit par sourire, un peu, quand une feuille morte lui tombe sur le front. Il ne l'enlève pas tout de suite. Ils s'enfoncent toujours plus dans la forêt. Un des elfes masqués aux bois de cerf s'approche doucement et se penche légèrement pour l'observer avant de déclarer sur un ton neutre :
"Ils sont nombreux à grandir auprès de notre peuple à l'insu de leurs semblables. Nous en avons enlevé des dizaines, il est vrai qu'ils font de bons disciples, peut-être de bons alliés mais ils ne seront jamais nos égaux. Qu'espérez-vous changer ?
- Tout dépend de ce que nous ferons d'eux"
répond Ilo'arakys. "En ce qui me concerne, je sais exactement ce qu'elle sera pour nous. - Elle ne sera jamais l'une des nôtres.
- Cela fait-il d'elle un être indigne de notre amour pour autant ?"

Il sourit, l'autre aussi. Mais il ajoute :
"Seigneur Ilo'arakys, on vous a offert de choisir entre la vengeance et le pardon pour combler le vide dans votre coeur. Vous n'en avez choisi aucun...
- Au contraire, mon ami. J'ai choisi les deux."

Alors qu'ils traversent une clairière, les ombres semblent s'effacer l'espace d'un instant. Sous leurs pas, les fleurs sauvages s'ouvrent sous les rayons de lune et avec eux les yeux de l'enfant de la même couleur que leurs pétales.
"Iris, c'est un joli nom pour toi."



"Que sont-ils, père ?
- Des trolls. Ce que tu entends est leur chant. Selon la légende, la race troll fut créée à travers les chants du monde, murmurés par les esprits de l’air et de la poussière au rythme des battements de la queue du Serpent du Monde contre la roche. Aux yeux des trolls, les chants des Scaldes accompagnés du martèlement des Forgerons et des Guerriers qui s’agrippent aux murs de pierre des Abysses composent le grand hymne de la vie.
- Alors ils chantent... la mélodie du monde ?
- Oui, mon enfant. Voudrais-tu apprendre avec eux ?
- Le puis-je ?
- Si tu parviens à convaincre l'un d'eux, j'y consentirais."

Iris sourit, du haut de ses onze ans elle ne manquait déjà ni d'audace ni de curiosité, ainsi que Ilo'arakys l'avait voulu. Il l'avait initié à l'histoire et à la vie en forêt, mais aussi aux arts et à la culture des peuples alliés du pacte. En bon diplomate qu'il était, l'elfe n'avait jamais perdu de vue son véritable objectif. Ce jour-là, proche de l'entrée des cavernes où vivait la tribu la plus proche des rives de Volgoma, il s'assit sur l'épaisse racine d'un arbre moussu et observa sa protégée s'avancer vers les scaldes qui la regardaient comme on regarde un chiot s'approcher en quête d'un compagnon de jeu. A son tour il sourit, confiant.
"Elle a grandi bien vite" dit une voix dans son dos.
Un troll âgé s'avança entre les arbres, et vint s'asseoir sur une large pierre plate juste à côté de lui. Gralusur n'était plus tout jeune mais son seuil œil encore valide passait du "père" à l'enfant, le sérieux grondant sous l'apparente paix de son visage.
"Tu veux qu'elle chante ?
- Elle, le veut. Si tes scaldes pensent qu'elle a du potentiel, si l'un d'eux veux lui enseigner, alors je la conduirais ici aussi souvent que nécessaire.
- J'aurais cru que tu l'inciterais au maniement des armes, que tu en ferais une guerrière pour le pacte plutôt qu'une chanteuse."

Ilo'arakys souffla un rire, sa main se serra néanmoins autour de son bâton.
"Toutes les guerres ne se remportent pas sur le fil de l'épée ou la pointe d'une flèche. Le pacte ne manque pas de soldats, moi je suis un diplomate elfe appelé à retourner auprès des humains. Ces humains qui n'écoutent rien, ne respectent rien. La seule voix qu'ils entendent est celle du pouvoir de leurs semblables.
- C'est donc cela que je prépare depuis tout ce temps."

Le troll posa son regard sur l'enfant assise entre deux de ses congénères cinq fois plus grands qu'elle :
"Sa voix est semblable au chant de la rivière entre les arbres, et tu lui as déjà appris comment plaire à ceux qui croisent son regard. Nous lui apprendrons nos chants, et tu feras ce que tu as décidé. Mais crois-tu vraiment qu'une fois dehors, sa voix sera entendue par ses semblables ?
- J'y veillerais. Je ferais de mon Iris une fleur exotique dans leur jardin ennuyeux. Ils feront ce que font tous les humains, ils chercheront à la cueillir et user de ses dons sans s'inquiéter de ce qu'elle pense ou de qui elle sert."

Gralusur alluma sa pipe, indifférent.
"Et s'ils la reconnaissent ?"
L'elfe sourit un peu plus. L'amour sincère éprouvé pour son enfant enlevée se mua en un rictus cynique de politicien, puis ses yeux s'allumèrent d'une flamme plus dure encore.
"Alors puisse t-elle allumer le brasier de ma rancœur et rendre justice pour moi. Elle ne nous trahira pas même si la vérité éclate.
- Même nos anciens ne peuvent prédire l'avenir, mon ami. Veille à ne pas la laisser se consumer. Je crains que tu ne te relèves pas d'une autre perte."

Les elfes et les trolls marchent ensemble, chantent ensemble, se battent ensemble... et parfois décident ensemble d'un futur.





Iris ferma son sac après en avoir vérifié dix fois le contenu. La route jusqu'à l'orée des plaines sera longue mais une fois sortie du bois elle devra changer de vêtements, alors elle les a bien placé sur le dessus pour ne pas avoir à les chercher. Dehors, son père l'attend avec une escorte. Gralusur est venu leur dire au revoir, ils ne reviendront pas avant plusieurs années.
"Allons-nous vivre dans une ambassade humaine ? Serons-nous accueillis au dehors ou dans les murs de la capitale ? Combien de temps faut-il pour s'y rendre, et combien de villes y a t-il sur le trajet ?
- Tu es bien curieuse, mon enfant."

Ilo'arakys rit en lui caressant les cheveux.
"Tâche de te tenir comme il se doit lorsque nous seront arrivés. J'ai une surprise pour toi.
- Oh ?"

Face à un tel sourire désarmant, l'elfe leva les yeux au ciel. Il l'avait peut-être un peu trop bien formée dans l'art de la persuasion. Ou alors n'était-il finalement qu'un père comme un autre. Cette pensée lui arracha un nouveau rire.
"J'ai demandé à rencontrer les maîtres du conservatoire dès notre arrivée. Tu pourras poursuivre tes études à la capitale pendant que je travaillerais avec les autres diplomates."
Les yeux d'Iris s'illuminèrent à la mention du conservatoire et des deux écoles de danse dont son père lui avait parlé, à dessein bien sur, il n'avait jamais caché son intention de la pousser au plus haut niveau, qu'elle devienne un atout dans la manche de ses pairs. Ils quittèrent la demeure de l'elfe ensemble, comme une famille aux allures bien étrange. Une famille bâtie sur les braises de la vengeance et les cendres du pardon.

L'histoire n'avait pas encore commencé.
Lerith Il y a 2 mois et 15 heures

"Père et enfant"

Lerith Il y a 2 semaines et 1 jour
Lerith Il y a 2 semaines et 1 jour

Un barbare, un soldat, une barde et une vieille entrent dans un bar...

Sept jours de marche entre Yndaros et ce village perdu quelque part entre Fort-le-Temple et Fort-Chardon, je ne dirais pas que j'étais au bout de ma vie, mais un peu quand même. En réalité, j'avais surtout besoin d'un bain, d'un verre et d'un bon repas sans trop de frais. Par chance, quand je suis arrivée la taverne était pleine en milieu d'après-midi. La capacité des ambriens à se précipiter dans un débit de boisson à peine leur travail du jour achevé ne devrait pas me surprendre depuis le temps. Une vieille dame se tenait derrière le comptoir, travaillant auprès de l'aubergiste et sa femme. Celui-ci m'a assuré qu'elle n'était pas sa mère mais une voyageuse comme moi. 
Je suis restée là une bonne heure, à divertir les clients histoire de justifier les consommations gratuites. Un soldat est entré, jeune, plus ou moins de mon âge. Quelques minutes plus tard, un homme du nord mais dont le masque sur les yeux ne portait aucune peinture propre à son clan. J'ai trouvé cela étrange mais qui suis-je pour juger un inconnu ? Entre deux chansons, nous avons fait connaissance au comptoir tandis que la gentille grand-mère Gretta nous gavait de ses croissants. Ils s'appelaient Lothar et Pépin. Pardon, capitaine Pépin. 

Innocemment, j'ai levé mon verre aux "liens qui se créent" sans me douter une seule seconde que les nôtres allaient vite s'accrocher comme la boue aux semelles. Il aura suffi de trois ivrognes à l’œil lubrique et aux avances douteuses -et insistantes- pour que ces deux messieurs volent à mon secours. Bon, si j'avais reçu un orteg à chaque fois que cela m'est arrivé je serais probablement baronne aujourd'hui... mais j'admets qu'il est plaisant d'être défendue par de valeureux guerriers. 
Je n'ai pas eu à saisir mon arc et je me suis laissée protéger. A un moment, j'ai vu Gretta lancé un charbon ardent sortit du fournil elle aussi. Cela n'aurait dû être qu'une banale rixe de taverne -j'ai même donné un coup de chope à l'un d'eux en criant "à votre santé poivrot !" c'était amusant- mais Lothar a pris un sale coup à la figure. Il a subitement changé de posture et de regard. Je l'ai entendu souffler un "fuis" à l'attention du poivrot mal fagoté juste avant qu'il ne perde le contrôle. Il s'est ensuite acharné sur lui, non plus avec ses points mais avec sa hache. Tout cela partait beaucoup trop loin et le jeune capitaine a réagi... comme un ambrien. Ah ! Même pas il n'a cherché à comprendre, il était prêt à l'attaquer sur-le-champ et jouer au héros. Bon, ne soyons pas trop dure, il voulait me protéger et faire son devoir...


Parvenir à calmer Lothar avant qu'il ne tue quelqu'un ne fut pas une tâche aisée, j'ai même cru échouer. Je sais que ma voix peut calmer certaines bêtes sauvages mais là on parle d'un humain. J'ai suivi mon instinct, quelque chose en lui était "sauvage", surnaturel. Cela a fini par marcher, ma voix l'a calmé. Pépin s'est précipité sur lui pour le maîtriser et le clouer au mur bien qu'il fasse deux têtes de moins que ce colosse. Costaud le capitaine. Enfin bref, j'avais plus urgent à faire.
Avec l'aide de Gretta, et d'un remède à base de plantes que m'a confié l'aubergiste, je suis parvenue à stabiliser le plus amoché des trois rustres avant qu'il ne rende son dernier souffle. Ses deux compères l'ont emmené et je doute qu'ils abusent de la boisson avant un bon moment. J'ai insisté pour que le capitaine me laisse soigner Lothar et j'ai retiré son masque. C'est là que j'ai vu ses yeux, deux yeux de fauve aux pupilles fendues. J'ai eu un mouvement de recul, je le confesse. Vous m'avez toujours mise en garde contre ce genre de mutation pouvait s'apparenter à de la corruption. Mais Lothar ne m'a pas semblé mauvais, bien au contraire. Il ne cessait de répéter qu'il méritait ce qui lui arrivait et que je devais laisser le capitaine l'emmener. Il m'a confié -et l'a confié aux autres un peu plus tard- qu'il a été blessé par une abomination il y a plusieurs semaines de cela et que depuis, il ne parvient plus à contrôler ses pulsions sanguinaires lorsqu'il est blessé. Il a déjà tué deux personnes à cause de cela et son clan l'a banni. Pauvre homme. Il se rend à Karvosti dans l'espoir que les sorcières qui s'y trouvent lui apportent un remède ou au moins une réponse.
Oh, père, vous l'auriez vu. Vous auriez su quoi faire. Lui n'est pas un mauvais homme.
Il aura fallu insister auprès du capitaine pour qu'il daigne écouter. Il en serait presque devenu irritant à vouloir jouer au chef autoritaire. Mais j'ai ravalé ma langue, lui répondre n'aurait rien apporté de bon. Il a finalement décidé de suivre Lothar jusqu'à Karvosti afin de répondre de lui. Il voulait entrer dans Davokar et se rendre sur les terres des clans comme si cela appartenait déjà à son royaume. Vraiment, il ne manquent pas d'air ces ambriens. Sur le moment, je me suis mordue la langue. Gretta a demandé à les accompagner jusqu'à Fort-Chardon, j'ai pris la suite puisque je vais donc m'y rendre également. Nous verrons bien ce qu'il adviendra là-bas, une fois à la l'orée de la forêt. En attendant, nous avions besoin d'un toit pour la nuit car notre présence à la taverne risquait de faire fuir les clients du soir.

C'est là qu'un prêtre de Prios est arrivé, interpellé par la nouvelle d'une rixe violente. Il a souhaité examiner Lothar à son tour. J'ai eu un peu peur qu'il décrète que la corruption appelle à une exécution immédiate. Je me suis trompée, ce jeune religieux n'a pas fait preuve de cruauté, tout le contraire. Il a même pu certifier que Lothar, quelle que soit la malédiction qu'il porte, n'a été touché par aucune corruption. Il nous a ensuite offert l'hospitalité pour la nuit.
La journée touchait à sa fin, et de lourds nuages noir s'amoncelaient au-dessus de la campagne ambrienne. L'orage a éclaté peu de temps après que nous soyons entrés dans l'étroite masure de notre hôte. Il laissa son lit dans l'unique chambre pour grand-mère Gretta, et nous dûmes nous serrer un peu autour du foyer sur des paillasses de fortune. Mais au moins, tandis que la pluie balayait le toit et les fenêtres, que le vent hurlait dans les combles, nous étions au sec. Là, nous avons vraiment parlé.
L'estomac plein, Pépin se montra plus aimable et même compatissant envers Lothar. Je le trouve toujours bien jeune pour un capitaine mais j'imagine qu'il a su prouver sa valeur assez tôt. Ou que son village manque d'adultes. Il a bon fond. Il rêve de devenir templier, voyez-vous ? Puisse t-il ne pas sombrer dans les billevesées de ces fanatiques à Fort-le-Temple, ce serait triste.

Gretta nous a un peu parlé d'elle et d'une longue vie parsemée d'épreuves. Elle a connu Albérétor, elle a fait partie des premiers colons à Yndaros. Elle a une famille, des enfants, des petits enfants. Pourtant, à son grand âge elle choisit de voyager afin d'en apprendre plus sur la magie. Quelle étrange femme pourtant si bienveillante que l'on s'y attache aisément. 
Cette nuit-là, je fus réveillée par des bruits sous les combles. J'ai cru à tout, y compris à des gobelins qui se seraient introduits sous les tuiles. Nous avons cherché pendant près d'une heure pour constater qu'il ne s'agissait que d'un hibou. Un bien étrange hibou, aux plumes brunes et vertes. Je ne crois pas en avoir vu de semblables par chez nous, mais je me dis qu'il n'était peut-être pas là par hasard. Je n'en ai rien laissé paraître et me suis contentée de m'excuser pour avoir affolé tout le monde. Nul ne m'en a tenu rigueur, tout au plus Pépin ma qualifia de "citadine" ce qui me fit sourire. Autant jouer là-dessus cela fait mon affaire.

Père, comme ce voyage est long. Le lendemain nous avons retardé par deux fois notre départ. D'abord, parce que Pépin a reçu une lettre qui l'informait de la disparition de son mentor sans plus de précisions. Il aurait été envoyé en expédition avec une cinquantaine d'hommes dans le Davokar clair et tous se seraient volatilisés entre Fort-Chardon et Karvosti. Voilà qui lui donnait une raison à mes yeux plus valable de s'aventurer sur une terre qui ne lui appartient pas. Il a le droit de chercher un ami.
Grand-mère a ensuite demandé un peu de temps car elle sait pratiquer un peu de magie, dont un sortilège pouvant nous faire revenir dans ce village rapidement s'il le fallait ou si nous étions en danger ailleurs. Nous sommes passés par l'aubergiste, puis le prêtre, et enfin les enfants qui jouaient dehors avant de pouvoir trouver l'emplacement idéale pour son glyphe. Lorsque ce fut fait, nous pouvions enfin entamer notre route vers Davokar et Fort-Chardon. Nous savions que nous n'arriverions probablement pas avant le coucher du soleil à ce rythme, et grand-mère n'a plus les articulations de ses vingt-ans, la pauvre. Il faut marcher à son rythme. Mais la campagne est belle, en ces mois d'été. Après la pluie, le soleil a fait sécher la route et nous avançâmes facilement croisant parfois quelques chariots et passants.
Pour une citadine, je pense avoir témoigné d'une certaine endurance. C'est que notre capitaine ne s'attendait pas à me voir aussi sportive ! Bon, je confesse que sur la fin du trajet, je ne sentais plus mes pieds, mais je rappelle pour mémoire que j'avais alors plus d'une semaine de voyage dans les jambes depuis Yndaros. Il a tout de même fini par me questionner sur ma vie avant mes études au conservatoire. Je suis restée vague bien entendu. Ils savent maintenant que je suis la fille d'un diplomate mais ils s'imaginent que vous êtes un diplomate ambrien pas assez important pour qu'on lui offre un carrosse lors de ses déplacements. C'est leur version, pas la mienne, mais ainsi je n'ai pas à mentir.
Oh, et à mi-chemin nous avons rencontré une ogresse qui pleurait. Elle se nomme Tendresse et porte bien son nom. La malheureuse s'est fait chasser de chez elle par le nouveau mari de la femme qui l'a élevée. Triste quotidien en Ambria. J'aurais aimé l'envoyer longer la forêt afin qu'elle rejoindre une de nos bases mais de ce côté-ci de la frontière je n'aurais pas su lui indiquer de direction. Nous l'avons finalement gardée avec nous. Elle porte Gretta, et nous avons marché plus vite. Pas assez vite malheureusement et quand nous avons enfin gagné Noirelande le soleil était déjà couché. Que dire de Noirelande ? C'est sale, une ville faite de tentes et de boue, peuplée par tous les mécontents et les parias de Fort-Chardon mais d'après la rumeur cette "ville nouvelle" aux allures de camp de réfugiés connait un essor si rapide qu'ils demandent maintenant à pouvoir construire de vrais bâtiments en bois et en pierres ce que les autorités leur refusent obstinément.

Un gobelin nous a dit qu'après la tombée de la nuit, les portes de Fort-Chardon ne s'ouvriraient pas jusqu'au matin mais Pépin semblait sur de lui. Alors nous avons marché encore un peu, jusqu'à la grande porte sud. Nous l'avons laissé parlementer avec les veilleurs de nuit et après un bon moment il a pu discuter avec un magistrat qui nous a finalement laissé entrer.
Nous avons longé l'enceinte et les murs de Sombregîte, la maison du maire, jusqu'à la porte ouest où se trouve l'auberge "la sorcière et le familier" tenue par un autre homme du nord. C'est ici que je me trouve en ce moment. L'endroit est plaisant, les murs parsemés de végétation et de trophées de chasse qui me rappellent un peu le Davokar où j'ai grandi avec vous. Ils n'ont même pas de mobilier, nous mangeons et dormons sur de confortables peaux de bêtes chaudes et épaisses. Je peux enfin reposer mes pieds et on nous a servi un bon repas chaud. Dès demain, je pourrais tenter de gagner quelques pièces pour financer ce dont nous aurons besoin.
Nous sommes pour l'heure en sécurité. Assez pour que Pépin, je crois bien, tente de me faire du charme. Il a même essayé de nous faire partager une chambre vous imaginez ? Mais rassurez-vous, je dors auprès de Gretta.

J'ignore si et quand votre prochain messager me trouvera, ni de quelle façon je pourrais vous faire parvenir des nouvelles mais sachez que je vais bien. Quels que soient les dangers qui nous attendent sur la route, je me servirais de vos leçons pour survivre. Et si les nôtres sont la cause de cette disparition, je ferais ce que je dois.
D'ici là, et comme vous avez pu le lire, mon objectif est atteint, sous bonne garde, et nous voyageons côte à côte. Vous serez fière de moi, père.

Votre Iris.
Lerith Il y a 2 jours et 11 heures

C'est le début de la fortune... ou pas !


A mon cher père,

Nous sommes arrivés dans la nuit du 2 au 3 Aout. Le confort de notre auberge est digne de l'hospitalité des hommes du nord tel que vous m'en avez parlé lorsque j'étais enfant. Je n'avais pas aussi bien dormi depuis mon départ d'Yndaros et me suis levée avec un profond sentiment de satisfaction en voyant que tout allait pour le mieux, pour moi comme ma colocataire. Vous l'apprécieriez j'en suis sure, fut-elle ambrienne.
Oui, tout se passe pour le mieux, à l'exception de nos finances. Vous me connaissez, je suis prévoyante et j'aurais eu aisément de quoi tenir quelques jours le temps de me trouver un travail pour payer l'auberge. La difficulté ne vient pas de là, mais du prix de la licence d'exploration nécessaire pour entrer dans Davokar. Son prix est si élevé que les expéditions doivent être soutenues par de riches mécènes. Cela ne sera pas une surprise pour vous mais j'admets que nous pourrions presque nous en satisfaire autant qu'il soit risible d'imaginer que l'on puisse imposer un droit de passage dans un territoire qui ne leur appartient pas. Je crois que Lothar partage cet avis, lui de toute façon n'a rien à payer pour gagner Karvosti. Je serais bien en droit de faire de même, plutôt que de payer pour rentrer chez moi, mais ils me croient ambrienne et je ne veux pas qu'ils en doutent. Je vais donc devoir payer cette licence et pour cela il me faut un emploi.

Moins risible que ce document, il nous faudra aussi de l'équipement. Les garçons se sont ruinés en matériel d'escalade, tentes, cordes et autres outils nécessaires à notre survie. Je dois me fournir en remède mais les remèdes les plus simples s'élèvent à 1 thaler la fiole. Je ne parle même pas des élixirs, antidotes et poisons.

Après avoir arpenté les lieux populaires et places fréquentées de la ville, j'ai rencontré le directeur des Légendes, une taverne cossue proche de la place des Antiquité réputée pour ses nombreux conteurs, artistes et conférences d'érudits. On raconte que du beau monde s'y retrouve, y compris le chroniqueur personnel du Haut-chef des clans du nord. Il se serait fait connaître en ces lieux au travers d'une histoire horrifique à grand succès, mais abjecte dans sa teneur. Faire passer ainsi les elfes pour des monstres occultes et cannibales, c'est ce genre de calomnies qui contribue à alimenter le conflit. Quoiqu'ils n'aient pas besoin de cela pour enfreindre toutes les règles et se croire chez eux dans une forêt qui ne leur appartient pas.
Enfin bref.
Le sire Orvak, un homme que je qualifierais de brillant dans son domaine, un commerçant avant tout attiré par le profit mais doté d'une certaine éthique professionnelle. Ma musique lui a plu, la magie de Gretta également. Nous avons décidé de nous associer dans l'art de la scène, ce qui me donne une raison légitime de l'accompagner dans nos voyages futurs. On nous a proposé un contrat avantageux, à 5 shillings la journée, six jours par semaine, deux à trois représentations par jour. Lothar s'est fait engager comme garde du corps à un shilling la journée, quant à Pépin, eh bien... faute de recevoir sa solde militaire avant la fin du mois il a accepté de travailler comme serveur à deux shilling à la journée. Nous avons maintenant l'assurance de pouvoir payer nos frais de logement et nourriture, et de nous équiper convenablement d'ici une à deux semaines. Mais pour la licence... c'est un véritable problème.

Pépin a pris contact avec son commandant et nous a présenté. Un homme charmant, pour un soldat ambrien. Il s'inquiète lui aussi pour l'expédition disparue et soutient notre projet d'aller en Davokar. Il a proposé de nous présenter un mécène, un jeune baron dont il n'a pas voulu donner le nom mais qui se serait installé récemment à Fort-Chardon. Un homme riche, très riche, assez pour financer une expédition. Pourquoi le ferait-il ? Je suis intriguée. Je le suis davantage par les détails sur le fond d'expédition qu'il nous a transmis et que la lettre envoyée à Pépin ne donnait pas. Une grande expédition de missionnaires, dans Davokar, pourquoi ? Espéraient-ils vraiment convertir les clans du nord, les ogres et les gobelins (je ne parle même pas des elfes) à leur dieu Prios ? Impossible. Ils devaient chercher quelque chose, et quelque chose qui en vaut la peine pour qu'un homme tel que Pépin le décrit ai tout abandonné pour se lancer dans cette aventure.
Mais le plus déroutant est l"origine des fonds. La majeure partie du financement de cette expédition est d'origine inconnue. Un faux document -expertisé après la disparition- impliquait les plus hautes instances d'Yndaros mais ceux-ci nient fermement. D'où est sortit cet or ? Ce ne peut être que l’œuvre d'une personne haut placée et suffisamment protégée pour couvrir ses arrières.
Quant à la disparition elle-même, elle a de quoi inquiéter. Pas de traces de lutte, pas de débris ou de corps, rien. Leurs traces s'arrêtent net. Lothar a évoqué plusieurs légendes de son clan, les abominations, moi je songe aux fées. Vous savez comment sont les jeunes elfes et les tours qu'ils peuvent jouer. Mais ce peut être tout autre chose que nous ne soupçonnons pas.

En attendant de rencontrer ce mécène, nous tâchons de nous préparer au mieux. Gretta nous a confié désirer vivre sa première -et probablement dernière dû à son grand âge- grande aventure, aventure avec un grand A. Je confesse me prendre d'une profonde et sincère affection pour elle au point de l'appeler grand-mère naturellement. Lothar et moi nous nous comprenons plus que je ne le laisse paraître, dans un autre monde je lui dirais sans honte ce que je suis mais je ne le peux pas encore. Surtout à cause de Pépin ; avec lui c'est compliqué. C'est un gentil garçon et, bien qu'il soit l'image de tout ce que je peux mépriser d'un ambrien, croyez-le ou non lui m'est sympathique. Il veut sauver son mentor, un homme qui est un second père pour lui. Je ferais de même pour vous, alors je le comprends. De plus c'est un garçon travailleur qui n'a pas hésité à accepter un emploi de serveur loin de sa condition de capitaine pour faire sa part dans notre besoin d'argent.
Le problème, c'est que je l'intéresse un peu trop. Si on doit voyager ensemble, il arrivera un moment où il saura pour moi. Je ne sais pas quand ou comment cela arrivera mais je préfère qu'il ne nourrisse aucun espoir dès maintenant plutôt que lui briser le cœur le jour où il découvrira la vérité. Alors quand il a voulu prendre pour son compte mon introduction à l'épopée du Chevalier d'Hiver, je me suis montrée un peu sèche. Je lui ai dit qu'il n'avait rien à voir avec ce personnage légendaire, saut peut être qu'il ne serait jamais uni avec l'oiseau chanteur. Je sais que je l'ai blessé, et j'ai demandé à Gretta de s'occuper de lui. J'espère qu'il me pardonnera, et m'oubliera.
Si ce n'est ce petit désagrément, la journée fut épuisante mais satisfaisante. Nous allons continuer de travailler, et de gagner de l'argent jusqu'à ce que l'on rencontre le fameux baron, de préférence avant la fin de la semaine car la Reine a demandé une enquête sur les fonds de la mystérieuse expédition. Elle envoie des templiers, et des Manteaux Noirs. Je ne peux pas rester ici, Lothar ne peut pas rester ici. Il faut qu'on s'en aille, et vite, qu'on reçoive cette satanée licence et qu'on disparaisse dans les bois au moins le temps que ça se tasse.

Je vais maintenant éteindre la lampe et dormir. Puissions-nous trouver le repos sans cauchemar. Grand-mère est déjà assoupie, la vie d'artiste c'est beaucoup de pression pour ses vieilles épaules mais elle est solide. Oh, et je n'ai pas rêvé de "lui" depuis un moment maintenant, pas de sensation ou frémissement non plus pendant la journée. Par contre, nous avons vu un hibou ce soir en rentrant, magnifique. Et si c'était le même que l'autre soir ? Je n'ai pas eu le temps de voir, mais j'y songe tout comme je songe à vous. Yndaros, Fort-Chardon... rien dans le faste du conservatoire ou le confort des Légendes ne vaut la paix et l'inspiration que je trouve auprès des nôtres. J'ai hâte de regagner le couvert des arbres après deux années.
Bonne nuit, père, où que vous soyez.

Votre Iris.


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